Manuscrit inédit, « Aussi mauvaises soient-elles »
Auteur : Hayden Collins
Non daté
Papier blanchi, dactylographié, 8,5" x 1"
Elles n'avaient jamais connu leur mère. Hémorragie interne. Hémorragie externe. Leur père avait disparu peu après. Ce n'était certes pas le travail qui avait dû le tuer.
Leur génitrice ne s'était pas doutée qu'elles seraient deux ; aussi, n'avait-elle choisi qu'un seul nom : Josefina. On avait coupé les cordons ombilicaux et partagé le nom entre elles : l'une Josie, l'autre Fina. Elles avaient ensuite été confiées aux bons soins d'un oncle, un forgeron. Il n'avait pas d'enfants et sa femme était morte de la fièvre jaune. Il recueillit donc les fillettes devenues femmes pour leur enseigner le métier.
Elles apprirent le marteau, la forge et l'art du combat. Le premier couteau que Fina avait créé se brisa contre la première hache de Josie. Tout ce qu'elles fabriquaient, elles le testaient ensemble dans l'arrière-cour de la forge. Leurs premières tentatives furent peu concluantes, mais elles s'améliorèrent à l'épreuve du feu et du sang. Leur oncle les chapeautait avec la plus grande fierté et la plus vive appréhension. Dans le feu et la fureur. Fina et Josie. Fin et Jos.
Deux jours après leur seizième anniversaire, un nommé William Durant tua le forgeron, et elles prirent les armes.
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C'était plus que leur oncle, il avait pris la place de leur père. Quand le coup mortel s'abattit sur son crâne (si fragile face à la hache de combat qui s'y enfonça), ses deux filles, oui SES filles, pénétraient dans la chambre, noires de suie, ne songeant qu'au dîner et au repos qu'elles allaient prendre.
On pourrait croire que ce fut là le moment où tout bascula, le tournant de leur légende. Et c'était bien le premier pas sur la voie qui les mènerait aux chasseurs. Mais leur destin était déjà tout tracé. Elles étaient nées dans la violence, avaient été baptisées à l'aune de ses épreuves et étaient devenues conceptrices de ses instruments.
Les jumelles s'éloignèrent silencieusement de l'horrible scène et retournèrent à la forge. Chacune choisit une arme parmi celles qu'elles avaient confectionnées et accrochées aux murs pour les exposer aux clients. Pour Jos, ce fut une masse. Pour Fin, une arbalète et un carreau dont elle avait réalisé l'empennage et l'affûtage de ses propres mains.
De retour dans la cuisine, où le cadavre de leur oncle adoptif gisait dans une mare de sang fumante, l'étranger restait planté là, haletant et s'appuyant sur le manche de la hache, qu'il avait ramassée dans la remise en entrant. Elles étaient silencieuses comme des carpes, s'agitant dans la pièce. Elles avaient une seule question :
« Comment vous appelez-vous ? »
L'homme cligna des yeux et répondit d'un ton rauque et impassible : « William Durant. »
Jos balança la masse au moment où Fin tira avec l'arbalète en plein dans la tête de William Durant. Son sang se mêla à celui de sa victime, réchauffant ainsi la froideur du sol de pierre.
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Il fallut toute la nuit pour nettoyer le sang par terre. Les jumelles brûlèrent les corps dans les flammes de la forge et c'est à la chaleur de celui-ci qu'elles façonnèrent deux couteaux identiques, qu'elles allaient porter avec elles pour le restant de leurs jours. Lorsque le premier client se présenta, elles n'hésitèrent pas à parler du meurtre. Aux yeux du représentant local de l'autorité, Durant fut estimé coupable, et on les laissa en paix.
Elles se remémorèrent l'oncle qui les avait éduquées en portant tous les soirs un toast, jusqu'à ce la bouteille de bourbon soit vide, puis elles mirent un terme au deuil. Fin développa une obsession en se vouant à la fabrication de carreaux d'arbalète. Les sœurs se parlaient à peine.
Un matin, deux inconnus pénétrèrent dans l'atelier : une femme et un homme, ayant tous deux l'allure rude de pistoleros et dont la tenue portait les signes de longs voyages. L'histoire du forgeron et de Durant leur était parvenue de l'autre côté du pays.
« Vous avez tué Durant », expliqua d'emblée la femme en guise de salutations.
«C'est comme ça qu'il a dit qu'il s'appelait. » L'inconnue n'arrivait pas encore à distinguer les jumelles l'une de l'autre et peinait à savoir laquelle parlait, alors qu'on lui avait pourtant donné leur nom.
La femme hocha la tête en direction des armes accrochées aux murs. «C'est vous qui avez fabriqué ça ? »
Des hochements de tête lui répondirent.
« Vous sauriez vous en servir ? » Jos ramassa son arbalète, la chargea, puis tira sur l'homme taciturne et menaçant qui se tenait dans l'encadrure de la porte. Il gémit et tomba à genoux, avant de s'affaler sur le côté. La femme, qui n'avait pas bronché, ne baissa
même pas les yeux quand l'homme s'effondra près d'elle, se contentant de sourire.
« J'aimerais passer une commande. »
« Il est temps pour toi de repartir d'où tu viens, Lynch. » « Je ne suis pas votre ennemie ! » La protestation résonna comme une plainte rageuse et désespérée. Le serpent
s'était déplacé de lui-même et se préparait à donner le coup de grâce. Tout doucement, les jumelles se mirent à avancer, l'un d'elle tenant un pistolet à l'allure singulière et l'autre, une arbalète.
Le regard de Lynch virevoltait rapidement alentour, comme celui d'une proie trop consciente de la présence de son prédateur. Elle ne pouvait abandonner ce corps tant qu'elle se trouvait dans ce monde. Sous d'autres éons et d'autres cieux, elle aurait pu tirer parti de cette faculté. Mais, ici, elle était liée et limitée par son enveloppe de chair. Elle détourna les yeux, cherchant dans les ténèbres la faille la plus proche. Et quand elle s'échappa, les jumelles ne se lancèrent pas sur ses talons. Ce n'est que plus tard, le temps pour elles de repérer la faille, qu'elle refermerait à jamais la fissure par laquelle Lynch s'était enfuie.
Quand ce fut fait, Fin se tourna vers Jos. «Il n'y a plus personne pour reprendre les rênes l'organisation à présent, pas vrai?»
« Absolument personne », répondit Jos.
« Alors je suppose qu'il est temps de trouver Finch. » Elles échangèrent un sourire, ramassèrent leurs armes et se mirent en route pour la ville.
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Au cours du dîner, les jumelles et la voyageuse, qui répondait au nom de Lynch, parlèrent d'un sombre avenir et d'un passé plus sinistre encore. Une faille s'était ouverte dans le monde et, à travers la brèche, un monstre avait surgi. C'était une entité à la fois unique et légion. Celle-ci pouvait posséder des êtres humains, les soumettant à sa volonté, et la manifestation de son pouvoir évoquait les symptômes d'une maladie humaine. La plupart des gens supposaient qu'il s'agissait là d'une épidémie.
« J'aurais bien détruit cette chose. » Lynch avait le double de leur âge et paraissait bien plus âgée encore avec sa peau burinée et son visage couronné par un chapeau à larges bords, duquel dépassait une épaisse tresse blanche et blonde. « Et vous, qui tuez sans hésitation ni remords, feriez de précieuses alliées contre cette créature. Vous n'auriez pas besoin de quitter la forge et je pourrais beaucoup vous apprendre au sujet de la chasse. Mais avant que vous répondiez, j'ai une question : connaissiez-vous Durant ? »
Les deux filles firent non de la tête.
« En fait, lui vous connaissait. Ou vous considérait comme disparues depuis 16 ans. » Elle fit une pause pour prendre une inspiration. « William Durant était votre père. »
Un silence suivit les paroles de Lynch. Le forgeron leur avait suffi comme père . Même si c'était vrai, il ne leur en fallait pas d'autre.
Elle poursuivit : « Il a tué votre mère. Il était peut-être revenu finir le travail. Il a peut-être été envoyé ici. Je pense que si vous vous joignez à moi, nous allons le découvrir. Voulez-vous à présent m'accompagner dans la chasse ? »
Elles n'avaient nul besoin de réfléchir trop longtemps. Elles accepteraient cette offre.
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Elles fermèrent leur échoppe durant une semaine et se rendirent dans les marais pour s'exercer avec la femme qui se faisait appeler Lynch. Jos, qui préférait la masse aux armes à distance, qui préférait les amas de chair moite et le craquement des os vibrants sous l'impact à la facilité lointaine des armes à longue portée, apprenait à tirer, et elle est devenue inséparable de son Winfield. Fin, qui pouvait toucher n'importe quoi avec son arbalète, s'entraînait aux couteaux, au pistolet et à la machette. Mais les couteaux étaient ce qu'elle préférait. Il y avait là un sentiment d'intimité intense à martyriser la chair de cette façon.
Il lui fallut plusieurs jours pour apprendre à tirer, mais Jos restait concentrée, obsessionnelle ; les deux jumelles l'étaient. Elles eurent vite fait de manier chacune des armes dont Lynch disposait, bien qu'elle n'eût qu'une seule malle : un arsenal portable et leur premier coffre à jouets.
Une meute de chiens enragés furent les premiers véritables adversaires, et les jumelles firent un carnage, combattant dos à dos : méthodiquement, brutalement, gracieusement. Lynch regardait d'un perchoir voisin, prête à abattre les chiens avec son propre fusil si les jumelles commettaient une erreur. Mais elles n'en firent aucune.
Il était plus difficile d'apprendre à suivre la piste des ours noirs du coin. En apprenant à lire les traces, Lynch avait décrit les êtres auxquels elles devaient s'attendre. L'horrible Boucher à tête de porc, au cuir planté de crochets et de bouts de métal. Une Araignée géante qui rôdait dans des espaces sombres et clos, silencieuse et véloce, implacable et qui s'enflammait et infatigable, et vorace. Un Assassin élancé et émacié, retors et vif. Elles recevraient, comme elle l'expliqua, une grosse prime si elles réussissaient à tuer pareilles créatures.
« Alors, je crois que nous allons être riches », dit Fin, l'un de ses trop rares sourires illuminant son visage.
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Elles nageaient dans l'or, elles nageaient dans le sang. Le jour, elles fabriquaient des fers à cheval, des casseroles et des poêles et, une fois la forge fermée, elles fourbissaient leurs armes et se rendaient dans les marais. Les marécages étaient silencieux et impitoyables : un parfait duo, capable de communiquer sans parler ; elles tuaient presque autant de chasseurs que de créatures, éradiquant la région de toute source de mal.
Lynch avait développé un réseau de relations. Directeurs, politiciens, militaires - des hommes qui, la veille, ne leur auraient jamais adressé la parole. Maintenant, ils étaient impatients de rencontrer les fameuses jumelles. Les y envoyer. Se faire payer généreusement à leur retour. Cette société de chasseurs, semblait-il, était plus une bande de voyous avides qu'une société fondée sur la solidarité, telle que Lynch l'avait dépeinte. Elle était « dirigée » par des prétentieux ivres de pouvoir. La réputation des jumelles s'était forgée et, ce faisant, leurs têtes étaient devenues des trophées très convoités. Elles dormaient désormais toutes deux avec un Winfield posé près du lit.
Ce fut le dimanche qu'elles découvrirent Le corps de la femme, clouée à un arbre près d'une cabane délabrée. La malheureuse pourrissait sur place, la jambe droite en moins.
Fin fit un signe de tête vers l'avant, ce hochement désignant à la fois la scène et posant implicitement la question. Monstre ou humain ? sembla comprendre Jos sans un mot.
Jos haussa les épaules. C'était un monstre de toute manière. La chair rongée par la décomposition et le corps couvant désormais des colonies de mouches et d'asticots - la pauvre femme avait été visiblement torturée, avait servi de cible d'entraînement au tir et, bonté divine, était peut-être même encore en vie quand on l'avait été clouée à l'arbre ! Fin secoua la tête et pointa du doigt la porte qui s'entrebâillait sous l'effet du vent. A l'intérieur, elles découvrirent un homme, sale et couvert de furoncles pourpres, qui dormait sur une couche. Elles relevèrent toutes deux la pointe de leur fusil et se regardèrent. Elles demanderaient son nom à leur victime avant de la tuer. Mais lorsque Fin se pencha pour la réveiller, un sac à viande entra en enfonçant la porte, vomissant d'abominables sangsues par l'orifice gangrené de son torse cadavérique.
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Salter se réveilla baignant dans une flaque humide où s'agitaient des sangsues et aperçut un sac à viande titubant, qui se cogna contre le mur, puis renversa le guéridon, faisant ainsi tomber papiers et pistolets . Il faisait face à deux inconnues, deux filles, debout près de la cheminée, les fusils levés, portant un véritable arsenal sur elles. L'une fit signe à l'autre, qui tira une chose d'une bourse attachée à sa ceinture et la jeta à travers la fine couche de papier obstruant la fenêtre. Un furieux vacarme retentit à l'extérieur et la créature se mit à se jeter contre le mur du fond avec une vigueur redoublée.
L'une des filles replaça son fusil dans son dos et s'empara d'une masse de forgeron, qu'elle maniait avec une force des plus inhabituelles chez une femme, et plus encore même chez une fille. Qui étaient donc ces intruses ?
Elle balança la masse en l'air et atteignit la colonne vertébrale de la créature, à supposer qu'elle en eût une. Le son que cela produisit, ce son flasque et sourd - un son que tout être fait de chair et d'os doit entendre avec le plus terrible dégoût - résonna désagréablement à ses oreilles. Il ne fut pas mécontent de voir que la chose se débattait à présent par terre, où elle se soulevait et se tordait en tous sens. La jeune fille frappa une deuxième fois avec de l'élan, écrasant cette fois la jambe ; mais elle n'avait pas tenu compte des sangsues qui, entretemps, avaient rampé jusqu'à elle. Elle sursauta et cria en entendant leurs écœurantes ventouses se coller sur sa chair dans un répugnant bruit de succion, avant de commencer à se nourrir.
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Jos était étendue sur le sol de la petite cahute, et les flasques sangsues qu'elle avait arrachées de son corps jonchaient le sol alentour. Elle serra le manche de la masse. Un bien piètre réconfort. Elle ne pouvait pas bouger ses jambes, et elle ne savait pas quand l'effet anesthésique de la salive des sangsues allait s'estomper.
Fin se tenait à côté d'elle, Dans son dos, elle sentait la présence de l'effroyable colosse de chair sur le sol, enfin mort et inanimé. (N'avait-il jamais été vivant ?) Elle se planta face au petit homme, qui se blottit sur un étroit lit près du foyer éteint, puis elle commença à recharger son arme. L'homme frissonna, murmurant, tandis que son regard hésitait entre les deux femmes. Il était couvert de plaies et de saletés, visiblement terrifié et désespéré, mais il y avait une intelligence dans ses yeux qui allait au-delà de la peur.
A l'extérieur, des grillons stridulaient sans relâche, ponctués par intermittence d'un gémissement de mammifère, d'un cri de hibou lointain ou d'un crapaud qui coassait. La nuit les avait surprises aussi soudainement que le sac à viande.
Fin acheva de recharger, puis fixa l'homme du regard pendant qu'il continuait à marmonner : « Jamais la nuit, jamais la nuit, ils ont, cahute, jamais, jamais, mes notes notes notes, notes de nuit... » Ses mots claquaient comme des rafales. Les larmes traçaient un sillon sur ses joues couvertes de pus et de sang.
«La femme sur l'arbre, qui est-ce ? » demanda Fin.
Son corps se figea, puis ses traits se décomposèrent, avant qu'il ne couvre son visage de ses mains dans une litanie de complaintes : « Oh Mary Mary Mary Mary Mary, oh Mary Mary Mary Mary Mary Mary Mary. Y. Y. Y.Y. Y.»
Fin croisa le regard de sa sœur, captant son regard le temps d'un hochement de tête, leva les yeux vers l'homme et lui tira une balle dans la tête.
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Des jumelles. Des doubles. Deux. Qupa. Le serment des deux sœurs était d'autant plus fort qu'elles le prononçaient à haute voix, se consolidant toujours plus comme elles le laissaient transparaître. Deux miroirs se faisant face, infinis, en expansion à chaque phrase. Elles trouvaient un certain réconfort dans la scansion des mots. Au nom des deux, liés par le sang. Buvons à la fontaine de la mort. A la santé du chasseur. A la santé du chassé. Car nous sommes le sang, et nous sommes le corps. Nous sommes la balle, et nous sommes le couteau. Buvons à la fontaine de la mort. Notre soif ne sera jamais étanchée.
Cela avait été un jour comme les autres, n'eussent-elles massacré un colosse pourrissant, arraché de voraces sangsues de leur peau irritée et tué un homme pour avoir torturé une femme innocente. Depuis leur initiation, bien des jours s'étaient déroulés de la même façon. Des miroirs temporels.
La violence de cette journée reflétait La violence de leur vie, commencée dans un bain de mort et de sang où elles avaient su surnager. On disait que l'Ouest avait été conquis, mais Jos et Fin savaient qu'il y avait encore des animaux sauvages, qu'elles avaient vu et détruit tout ce qui pouvait errer sur les terres désolées, qu'elles avaient découpé les cœurs les plus noirs des plus sinistres et implacables personnages. En sortant des marécages, elles discutaient insouciamment du dîner. Comme n'importe quel autre jour.
Lynch les observait, attendant son heure. Elle se tourna vers les cartes en patientant. Elles étaient presque prêtes.
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Dans le feu de la forge, les flammes se tortillaient tels des serpents et les chuintements du bois humide n'étaient pas sans évoquer la langue aberrante de ces reptiles.
Fin était paralysée, littéralement envoûtée. Derrière elle, sa sœur Jos, son portrait craché, se tenait debout, le marteau de forgeron à la main, attendant qu'elle apporte la lame du harpon qu'on leur avait demandé de réparer à la forge. Mais Fin ne bougeait pas. Les serpents, les flammes, les stridulations... les sons bourdonnaient dans son crâne, les images envahissaient la totalité de son champ de vision.
«Fin. » Une impatience perceptible pointait dans la voix de Jos. Laisser ainsi refroidir le métal à cet instant pourrait ruiner le fruit de leur labeur. Pourtant, elle ne bougeait pas. « Fin! »
Fin se retourna brusquement, faisant tomber la lame refroidie à ses pieds, et fit face à Jos, le regard perdu dans le vide, les yeux complètement révulsés. N'accordez pas votre loyauté à la première personne venue. Aucune de vous deux ne la connaît et vous ne lui devez absolument rien. C'est en revanche le sang qui vous lie mutuellement. Et accorder ou retirer votre confiance à quelqu'un d'autre ne dépend que de vous seules. Votre deuxième initiation commence dès maintenant et se terminera quand vous m aurez découvertDu fond de sa gorge monta un affreux ricanement irrépressible, puis elle se mit à suffoquer et s'effondra subitement sur le sol, son corps s'agitant en tous sens à la recherche d'oxygène.
Jos s'agenouilla près de la forme haletante de Fin, leva les yeux vers le foyer et aperçut énorme crotale des bois surgir des flammes, déroulant ses anneaux et rampant doucement vers elle. Sa forme avait tout de celle d'un véritable serpent, mais il semblait être fait d'ombres plus que de matière. Jos saisit son fusil, qu'elle gardait toujours à portée de main, et tira sur le crotale des bois ; les balles ne firent que passer au travers de l'animal, comme si elles avaient traversé une simple nappe de brouillard. Mais, lorsque le serpent planta ses crocs dans sa cuisse, le venin injecté dans son sang était bien réel, suffisamment pour la tuer en moins d'une heure. L'heure du serpent.
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Un serpent peut autant s'avérer être un allié qu'un assassin. Autant une mère protectrice qu'un tueur impitoyable. Ogoun, par exemple, était le dieu du travail du métal et de la guerre, et les jumelles forgeronnes et chasseuses en représentaient des incarnations idéales. Mais le chaos et le hasard étaient des dieux plus puissants que lui, les maîtres de toutes choses pour ainsi dire.
Quand les flammes s'étaient transformées en vipères sous les yeux de Fin, un terrible tumulte de sifflements et de rugissements avait submergé son esprit. Elle ne savait pas qui ou quoi s'était exprimé au travers d'elle cette nuit-là, ni si elle avait été choisie volontairement ou s'il s'agissait du fruit du hasard.
Lynch trouva Fin et Jos prostrées sur le sol de pierre de la forge, toutes deux en proie aux affres du délire. La jambe de Jos avait gonflé et exhalait une odeur de pourriture à l'endroit de la morsure du serpent. Fin gisait immobile et froide, le harpon de choc, à moitié réparé, posé par terre près d'elle. Lynch reconnut la blessure et se mit immédiatement à la tâche de l'aspiration du venin. Le feu s'était éteint depuis longtemps, et elle ne pouvait pas cautériser la blessure. Dans ses visions, elle avait perçu des signes indiquant que les jumelles étaient essentielles à sa cause, même si les détails lui restaient obscurs. Si les deux sœurs n'étaient pas prêtes ou si elles se faisaient tuer, les cartes lui avaient révélé que leur influence en serait contrebalancée. Elles devaient survivre.
Tirant un jeu de cartes d'un bout de soie foncée, Lynch commença à marquer le sol à la craie. Un rituel pourrait les ranimer ou, à tout le moins, pourrait retenir leur esprit et les empêcher de succomber. Elles lui étaient encore utiles, mais elles devaient être vivantes pour cela.
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Les visions se sont poursuivies. Fin ne dormait pas, mais tournait et se retournait, comme prise dans un cauchemar. Elle était tombée dans un état de somnolence agité, gisant inconsciente durant des heures, puis des jours. Ses visions, peuplées de serpents, résonnaient de sifflements. Quand ces songes l'assaillaient, le monde vacillait et miroitait à la périphérie de sa vue.
De la boue, du sang, du brouillard et des ombres, ainsi que des mouvements et des explosions. Des coups de feu et des cris. Une course à travers les ténèbres, en espérant ne pas trébucher, en espérant que leurs balles ne lui transpercent pas la peau, en espérant s'en tirer en vie en dépit de ses forces déclinantes. Les chances ne jouaient pas en sa faveur. Les chances n'avaient jamais joué en sa faveur. C'est pour ça qu'elle devait jouer le jeu.
Le dos appuyé contre la mince paroi de planches d'un hangar, sans savoir s'il abritait son propre ange de mort. Sans savoir si un tireur embusqué se préparait à mettre un terme à tout ça, à l'envoyer ad patres. S'empresser de recharger son fusil, en percevant le son du métal contre la douille de la cartouche qui glisse dans la chambre de l'arme. Sortir ensuite une petite seringue de la poche de son manteau, relever sa manche et piquer l'aiguille dans son bras en la poussant plus loin. La solution agit rapidement et l'on se sent invincible, euphorique, étourdie, parée. Pointer son arme et courir. Courir. Courir.
Le bruit des coups de feu l'entoure quand elle est prise pour cible. Mais elle est rapide, zigzaguant tel un lièvre, tout en riant. L'impression de pouvoir courir éternellement, de pouvoir toucher une pièce de 5 cents fixée à une girouette prise dans une tempête. Tuer cinq hommes et une femme en allant vers le bâtiment pour s'y réfugier, tout en rechargeant pendant sa course. Son esprit s'embrumera dans un épais voile de douleur lorsque les effets de l'injection s'estomperont. Mais pour l'heure, c'est le feu de cette substance qui l'anime.
Quand Fin s'est réveillée, il faisait nuit et Jos était partie. L'absence de sa sœur la jetait dans le désarroi ; elle était sa bouée de sauvetage, son assurance-vie. Elle ne connaissait qu'une façon de reprendre pied. Munie d'une masse et d'un fusil, elle sortit de la cabine, éteignant la lanterne que Jos avait laissé allumée derrière elle, puis referma doucement la porte. Il y aurait des monstres dans les marais cette nuit, et elle les trouverait.
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Le venin du serpent avait diversement affecté chacune des jumelles ; son action ne pouvait se faire sentir en double. La magie du combat - telle qu'elles la ressentaient et la voyaient - s'était affaiblie. Le miroir s'était fissuré.
Ce soir-là, l'esprit de Jos était obsédé par l'idée de mort : la sienne, celle de sa mère, celle de son père, celle de ses victimes. Elle ne trouvait aucune logique à la perte de vies humaines, elle ne se sentait pas accablée par la gravité. La mort était inévitable, et ce caractère inexorable la vidait de tout sens. Le mot destin sonnait creux à ses oreilles.
Les prêtres n'offraient aucun réconfort - bien que les rumeurs d'une association chrétienne de chasseurs commencent à se répandre - et les prêcheurs ne faisaient même pas confiance à ceux auxquels ils faisaient des promesses de rédemption à mériter. Certains parlaient de fléau au sujet des créatures, d'autres y décelaient l'action du Diable. Tous se trompaient.
Enfilant un long manteau pour affronter l'air frais annonciateur de l'automne, seulement armée d'un petit pistolet, Jos laissa sa sœur derrière elle pour aller en retrouver une autre.
Allison - la femme qu'elle devait voir à présent - avait recherché Jos, et elles étaient passées d'un silence prudent aux confidences débridées, les étrangères méfiantes étaient devenues des amies, et bien plus encore. Si l'esprit de camaraderie existait entre les chasseurs, les liens plus solides étaient proscrits. A l'instar de la coutume de ne pas donner de noms aux enfants avant leur deuxième anniversaire, les chasseurs préféraient ne pas nommer - c'est-à-dire qu'ils préféraient ignorer - la nature de ce qu'ils risquaient de perdre. Pour chasser, il faut être capable de survivre au combat tout en supportant la perte de ses compagnons.
Dépouiller la membrane délicate du cœur de son enveloppe protectrice rugueuse, c'était choisir la vie. Les chasseurs choisissaient toujours la mort. Ils ne pensaient pas à l'avenir. Dans les fissures du miroir, leurs images se déformaient et se démultipliaient : des reflets changeants, oui ; des doubles non.
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Comme prévu, le signal de la lanterne avait percé le voile de la nuit, car seule l'obscurité pouvait porter la lumière. Jos en était venue à faire confiance à une autre chasseuse - chose sans précédent, risquée, mais probablement nécessaire désormais - comme Fin était devenue différente, ses transes avaient dressé un mur entre elles.
Jos et Allison s'étaient rencontrées dans un bâtiment abandonné à l'intérieur de la zone morte, où elles avaient partagé le fardeau de leurs souvenirs dans un confessionnal mal éclairé.
Là où la jambe avait été mutilée et tout ce qui pouvait y avoir sous le genoux retiré, la cicatrice était encaissée et profonde, un canyon de chairs mortes. Autour celle-ci, telle une constellation, se trouvait les traces de la fureur du shrapnel. Allison ne s'attendait pas à garder sa jambe, en fait ; elle l'avait perdue en grande partie. Mais une étrange excroissance avait commencé à apparaître peu de temps après l'opération improvisée, et elle s'était rétablie sous la surveillance attentive de sa compagne de voyage. Elle pouvait marcher en s'appuyant dessus à présent.
Une autre cicatrice courait du genou à l'aine, où un coup de sabre avait failli trancher sa jambe au niveau de la hanche. Elle claudiquait encore, bien que les blessures ne ralentissent plus son allure. Sa jambe portait également une large tache de naissance rouge : la marque du diable comme sa mère avait appelé cette anomalie, comme sa mère l'avait appelée elle. Les gens se débarrassaient de leur progéniture pour moins que ça, mais on avait eu encore besoin d'elle à la ferme.
La main calleuse de la jeune forgeronne suivit la ligne du canyon jusqu'à sa source, et la propriétaire de la cicatrice se mit à pleurer pour la première fois en pensant à sa jambe, celle perdue et celle regagnée, elle se mit à pleurer pour avoir connu la vie avec l'intensité de celle qui marche constamment au côté de la Faucheuse. La compagnie de la mort exigeait tant de solitude. Une solitude que rien n'égalerait. Jamais.
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Huffington était un homme infâme, prompt à jeter la morale au vent pour son propre avancement, ivre de pouvoir et méprisant des conséquences. Si son influence était liée à des facteurs sociaux tels que la politique et le prestige, c'était tout le contraire pour la femme qui se tenait devant lui. Son magnétique regard d'acier et sa chevelure filasse trahissaient une qualité d'outre-monde.
« Comment osez-vous fréquenter Laveau ? » Ses paroles sifflaient. « C'est l'une des miennes. » « Ça », répondit Huffington, « ça ne vous regarde pas. »
Elle accueillit sa réponse d'un regard glacial, puis s'assit sur la chaise qui faisait face à son bureau avant d'éclater de rire.
« Ambitieux. » De sa poche, elle tira un jeu de cartes usées, enveloppé dans de la soie. « Mais stupide. Tirez une carte, je vous prie. »
Elle étala les cartes en éventail sous ses yeux, guettant sa réaction. « Je ne supporte pas les tours de magie. »
« Moi non plus. Choisissez une carte, Huffington, et priez que ce ne soit pas la dernière chose que vous fassiez dans votre vie. »
Il tira une carte, qu'elle vit dans sa main. « Tiens, tiens, tiens. Le Deux de bâtons. Ça tombe bien. » Il haussa les épaules : « Continuez, Lynch. » « Il y a deux jeunes femmes que j'aimerais vous présenter. »
Elle remit les cartes dans sa poche, puis sourit.
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Tous les monstres ne méritent pas de se faire exterminer. Il fut un temps où la vie des jumelles était dénuée de toute créature ou de tout meurtre. Certaines créatures pouvaient peut-être servir d'alliées. Servir d'armes même.
Fin était parti depuis trois jours. Ses hallucinations l'avaient totalement prise au dépourvu. Cette-ci fois, elle était en pleine chasse quand elle perdit connaissance. Elle se réveilla couverte de boue et de piqûres de moustiques, affamée et heureuse de savoir que les alligators avaient disparu des marais. Jos n'avait pas remarqué son absence, mais Lynch était nerveuse et sembla soulagée à son retour.
Lors de la première vision de Fin, le serpent avait parlé d'initiation. Les visions des jours passés l'en avaient convaincue à présent : elle ne pouvait pas faire confiance à Lynch et aurait mieux fait d'invoquer le serpent de son propre gré, afin d'achever le rituel entamé. Fin ne s'ouvrit de ses intentions à personne, ne sachant pas à qui se fier.
Les contes de fées l'avaient depuis longtemps mise en garde contre la traîtrise des serpents, mais pour l'heure elle avait choisi de s'en remettre à l'un d'eux . Le meurtre restait une option envisageable pour plus tard.
Sept serpents devaient être capturés, envoûtés, puis relâchés : des messagers chargés de ramener le serpent de sa vision auprès d'elle. Ce n'était pas une invocation rudimentaire. Cela concernait la frontière de la Terre des Morts. Un morceau de fer, un chien et une feuille de palmier seraient également nécessaires.
Les Sept porteraient son message. Mais comme elle se méfiait, elle avait aussi acheté une seringue, enveloppée dans du papier kraft. Quand elle extirpa l'objet métallique du papier, elle aperçut cette lueur verdâtre brillant à travers le verre : l'anticorps, l'antidote, le remède qui, elle l'espérait, l'aiderait à s'en tirer si l'objet de ses croyances devait se retourner contre elle.
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Le rivage grouillait de leurs longs corps ondulants, formant une espèce de marée organique, et cette masse se prolongeait dans les eaux du bayou. Nombre d'entre eux s'étaient présentés, mais pas celui que Fin avait invoqué. Pas encore.
Des centaines de crocs avaient déjà planté leurs pointes dans sa chair. Des milliers d'autres l'encerclaient à présent, guettant la bonne occasion. Son corps était endolori. Elle avait soufflé sept mots à chacun des sept serpents qu'elle avait lâchés, et ils avaient appelé leurs frères.
Elle enfonça l'aiguille de la seringue dans la peau de son avant-bras gauche, parvenant à pousser complètement le piston juste au moment où elle était sur le point de perdre connaissance. Comme ses paupières commençaient à se refermer, elle aperçut une silhouette.
Celle-ci émergea des flots, énorme. Fin se força à garder les yeux ouverts pour faire face à l'apparition. Etait-ce un adversaire ou un émissaire ?
Le serpent était un croisement de ses congénères les plus venimeux : les écailles rugueuses du crotale des bois et les chevrons sombres se détachant sur du beige ; les sombres pupilles elliptiques du mocassin d'eau ; la large tête protubérante de la vipère cuivrée ; la sonnette du crotale diamantin ; la prédilection pour l'eau du serpent corail. Elle avait face à elle le plus gros spécimen qu'elle eût jamais vu, haut comme une maison avec un corps aussi épais qu'une douzaine d'arbres attachés ensemble.
À présent, il coulait dans ses veines plus de venin que de sang. Elle commença à être prise de convulsions, luttant pour se maintenit debout face à la bête qui approchait. Elle n'avait pas à s'en faire. Tandis qu'il forçait son allure, le serpent ouvrit la bouche et l'enveloppa d'un mouvement doux, poursuivant ensuite sa route dans la nuit. Ses frères eurent vite fait de se retirer des eaux peu profondes, n'étant désormais plus liés au rituel d'invocation. Le silence tomba sur le bayou ; seul un criquet osa rompre la quiétude de son chant.
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Des chasseurs de passage avaient retrouvé le corps de Fin échoué sur une rive bourbeuse. Il y avait sept jours de cela. Seul le diable sait pour quelle raison ils avaient pris la peine de la ramener en ville, où ils l'avaient emmenée en silence sur le seuil de porte du médecin. Ils avaient peut-être pensé qu'elle était morte.
Elle était vivante, mais gravement défigurée - os brisés ou écrasés, peau brûlée par de l'acide digestif - et recouverte de mucus. Le médecin avait cru qu'elle ne survivrait pas, mais lui avait permis d'occuper le lit simple de son cabinet, pendant qu'il se lançait dans de plus amples recherches. Mais elle guérit rapidement et le médecin, qui était pieux et ne se résolvait pas à attribuer ce dont il avait été témoin à l'intercession de Dieu, renonça à comprendre et la mit dehors sans même lui demander son nom.
Les blessures de sa chair ne produisirent pas de croûtes, mais des des écailles. La partie droite de son crâne, là où la peau avait été arrachée, se couvrait à présent de squames vertes de la taille d'une figue, tout comme ses avant- bras et de larges pans de ses jambes. Elle ne parlait pas et ses mouvements étaient devenus plus fluides. La regarder dans ses yeux, aux pupilles désormais étrécies en forme de fente oblongue, revenait à se confronter à un être à la fois singulier et froid. Elle y avait perdu sa gémellité.
Elle quitta le domicile du médecin pour rentrer à pied jusqu'à chez elle, où elle trouva Jos et Allison assises près du foyer. Les premières paroles qu'elle prononça alors furent proférées avec un sifflement bref mais perceptible, telles qu'elles lui avaient été dites lors de son voyage avec le serpent :
Il ne fallait pas se fier à Lynch.
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« Qu'est-ce que ça vous peut faire, le sort de ces jumelles ? »
« J'ai envoyé assez de gens dans leur tombe cette semaine. »
« Et vous les recevrez toutes les deux. » Lynch s'arrêta pour examiner un presse-papiers en cuivre sur le bureau de Huffington. « Mais elles reviendront. Vous les convoquerez au nom de l'AHA et les enverrez dans l'antre du Boucher, sa sinistre tanière froide. »
Huffington leva un sourcil. Cet endroit était un objet de conjectures, pas un lieu situé sur des cartes. Maisilne réagit pas, et Lynch continua.
« Vous leur expliquerez que vos expériences médicales vous ont permis d'être informé de l'emplacement d'une arme qui pourrait mettre fin à tout ceci. Et vous les enverrez à la maison du Boucher. Je les conseillerai quant au reste. »
Huffington acquiesça d'un bref signe de tête, visiblement opposé à l'idée, mais tenu de se plier à cette demande. « Et vous allez le faire maintenant. Elles attendent dehors. »
Pour la première fois, Huffington eut l'air surpris. Lynch frappa deux fois à la porte avant de l'ouvrir à deux jeunes femmes - sûrement pas encore 20 ! - habillées en hommes de terrain et lourdement armées. L'une portait ses cheveux attachés à l'aide d'une ficelle, le cuir chevelu de l'autre était partiellement recouvert par ce qui pourrait ressembler à des écailles. Huffington s'étonna deleur apparence lorsqu'elles se présentèrent, se forçant à affcher un sourire contraint sur son visage et respectant les consignes qui venaient de lui être données.
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Lynch envoya les jumelles à la forge pour préparer leurs armes, restant pour assister à l'examen d'une nouvelle recrue par Huffington. Une infirmière conduisit la patiente dans le bureau. C'était une femme mince de 25 ans, clairement marquée par la variole et amenée à l'asile par sa propre mère.
« Nom ? » Le ton de Huffington était brusque et hostile.
« Nellie Crown. »
« Qu'est-ce qui vous tracasse, mademoiselle Crown ? »
« Rien si ce n'est ma mégère de mère ! J'ai mon propre Ange, Docteur, je ne pourrais pas aller mieux. »
« Parlez-moi de cet Ange, Nellie », dit Huffington en prenant son pouls. « A quoi ressemble-t-il ? »
« N'essayez pas de le voir, sentez-le. Ange est juste là, monsieur le Docteur. Juste là », dit-elle en montrant sa cage thoracique. « Et là », ajouta-t-elle en montrant son bas-ventre et en chuchotant à voix basse. « C'est ici que vit le serpent. Il est calme maintenant, tout calme. Chut chut chut chut chut. Ne le réveillons pas, docteur. »
Huffington ouvrit la bouche pour parler, mais Lynch l'interrompit. « Nellie, l'Ange et le Serpent te parlent-ils ? »
« Pas comme on se parle vous et moi, non. J'sens que les pensées, elles viennent dans ma tête à partir de rien, j'sens que ces pensées elles viennent d'ici. » Elle désigna à nouveau la même zone.
« Nellie », dit Lynch de sa voix doucereuse, les yeux implacablement rivés sur Nellie. « Pourrais-tu me dire ce que l'Ange te dit maintenant ? » Et alors qu'elle terminait la phrase, elle tira une lame dentelée et la passa sur la gorge de Huffington. Le cri qui commença à monter dans sa gorge s'était transformé en un bruit d'étouffement humide alors qu'il se tenait la blessure, les mains rouges de sang.
« Oh, il est heureux, m'dame, très heureux », répondit Nellie, éclatante de joie. « Le Serpent n'aime pas trop ça, mais j'ai appris à ne pas écouter cette chose traîtresse. Vous êtes médecin, madame ? »
« Je suis contente de l'entendre. Et non, je ne le suis pas. » Lynch nettoya sa lame sur la veste d'Huffington, enjambant son corps agité de spasmes. « Maintenant, si tu veux bien te joindre à moi, j'aimerais discuter de ton futur emploi. » Alors qu'Huffington poussait son dernier souffle, Lynch conduisit Nellie hors de la pièce.
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Les jumelles voyagèrent un jour et une nuit avant d'atteindre la grotte.
Elles étaient armées au minimum et drapées dans deux costumes rouges identiques, leurs différences étaient gommées.
Lynch leur avait fourni les vêtements, les instructions, une carte et deux petites pierres. Puis elle les avait envoyées en attelage. Leur costume avait été confectionné sur mesure quelques semaines auparavant et se trouvaient dans le coffre de Lynch.
«Les cartes me procurent un certain degré de clairvoyance », avait-elle répondu à la question que les jumelles n'avaient pas osé poser. Mais comment le savait-elle ? Comment l'avait-elle su ?
Les ordres de Huffington avaient été aussi impitoyables et machiavéliques que l'homme lui-même. Les jumelles s'étaient habituées à obéir aux instructions de Lynch, et avec son aval elles avaient immédiatement accepté sa mission. Elles apporteraient l'arme à Huffington, et il leur fournirait armement et informations.
Le cocher les conduisit à une heure de marche de la bouche de la caverne et les laissa sur place. A leur retour, si jamais elles revenaient, elles le feraient par leurs propres moyens.
Devant l'orifice béant de l'insondable grotte, Jos se tourna vers Fin et leurs yeux se croisèrent : toujours semblables, toujours en miroir, même à la suite de tout ce qui avait changé. Quelque part à l'intérieur, elles trouveraient l'antre du Boucher. « À une vie bien remplie et à une mort bien méritée », dit Fin d'une voix calme, alors qu'elles se plaçaient toutes deux une petite pierre froide sous sa langue.
Elles se retournèrent, puis entrèrent dans la grotte, avec les huées d'un vent sinistre pour seul adieu.
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Elles pénétrèrent dans la grotte. L'espace devint plus étroit et continua à se rétrécir, jusqu'à les contraindre à ramper.
Alors qu'elles suivaient une courbe - Fin en tête de la marche - elles parvinrent à une section de tunnel dans laquelle se trouvaient les dizaines corps de gigantesques crotales, pareils à des ornements vibrants, se tortillant et animés d'une vie répugnante. Désormais dotée d'une nature à demi-reptilienne, Fin prit la tête de cette grouillante procession. Les formes écailleuses des serpents les frôlaient, les touchant parfois en passant sur leur dos au fur et à mesure de leur progression. Pas une seule morsure ne fut infligée. Le message au serpent avait peut-être voyagé plus loin qu'elles ne l'avaient supposé. À moins que ces serpents n'eussent pas été voués à empêcher les visiteurs d'entrer, mais à les escorter à l'intérieur.
Cela faisait maintenant des heures, mais elles rampaient encore, serrées comme dans une boîte, à peine capables de respirer. Elles rampaient dans le silence, leur langue jouait machinalement avec les pierres glaciales qui leur avaient permis de passer, leurs vêtements rouges avaient viré au brun à cause de la terre et de la saleté.
Enfin, le tunnel déboucha sur une salle aux parois élancés. Quelques guirlandes lumineuses brillaient au-dessus d'une table dressée pour sept convives. Des silhouettes y étaient attablées, immobiles comme des statues.
Les jumelles allaient d'une forme à l'autre, les pierres restant toujours froides dans leur bouche. En s'approchant de la silhouette la plus frêle, les pierres commencèrent à se réchauffer. Jos retira la pierre d'ambre, qui luisait à présent d'un rouge ardent et la plaça dans la main de ce convive. Rien. Puis, une lueur dans le regard et un sourire malicieux.
Et le Seigneur des Morts ne put leur barrer la voie, car elles n'avaient pas rendu hommage à l'une des fausses idoles, mais directement à lui. Il était obligé de leur répondre et de les laisser passer, bien qu'elles ignorassent si cela suffirait pour leur permettre de repartir.
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Les récits de leurs exploits de chasse circulaient depuis déjà longtemps parmi la population, et il était des plus faciles d'imaginer avec quelle aisance elles avaient combattu pour se frayer un passage dans les grottes, sur le champ de lames, parmi les loups aux crocs effilés - après tout les chiens n'avaient été que leur toute première épreuve - jusqu'à l'arme que Huffington avait décrite, assurant ainsi le passage de leur rite de retour du domaine du Seigneur des morts ; cela leur offrait l'occasion de lui ôter la vie pour de bon. Fin et Jos rejoignirent Lynch, elles ne revenaient pas les mains vides.
Quand elles remirent l'étrange arme à Lynch, une pellicule de givre se déposa sur la peau de ses mains. Vêtues de rouge vif, vêtues de rouge sang, les jumelles n'avaient pas été affectées par la brûlure glaciale de cette lame maudite.
Tandis que Lynch l'enveloppait dans de la soie rouge, Jos proposa de l'apporter à Huffington. « Inutile, inutile », répondit-elle d'une voix posée, respectueuse, presque dans un murmure. « Huffington est mort. » Elle fit alors signe à son assistante, une fille qu'elles n'avaient jamais vue auparavant et qui sortit de la chambre en portant l'arme précautionneusement.
« Par la main de qui ? » demanda Fin avec méfiance.
« Par la mienne. »
Les jumelles gardèrent le silence. Leur réaction à l'annonce de cette révélation était un secret qu'elles emporteraient certainement dans leur tombe.
« Quel tort t'a-t-il causé ? » interrogea Jos.
« Il était arrogant et de plus en plus culotté. Il fallait le remettre à sa place, qui se trouve être la tombe. » Lynch regarda les jumelles. « Mais nous avons plus important à faire à présent. Ce que vous avez rapporté est d'une importance capitale. Mais ce n'est pas tout."
En guise de toute réaction, Fin produisit un sifflement métallique en affûtant sa lame.
«Il y a une deuxième arme. Maintenant que je vous sais capables d'affronter le Boucher sur son terrain, je vous demanderai peut-être d'y retourner pour autre chose. »
Les jumelles semblaient perplexes, les mots de la vision leur revenaient en tête : Lynch n'était pas digne de confiance. Mais elles y iraient. Elles y iraient, et cette fois-ci, elles ne lui remettraient pas leur trophée.
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Aucun être vivant ne pouvait se remémorer sa propre naissance. Le traumatisme en réarrangeait le souvenir, le remplaçant par l'ombre d'une ironie cruelle. Mais les Morts se souvenaient, eux.
Chancelant vers leur renaissance et - un temps du moins - privés de repos et d'angoisses, les Morts faisaient des ennemis redoutables. Le temps passé au pays des Morts offrait l'occasion de se ressourcer, de se reposer. Les Morts bâtissaient leurs tunnels avec leurs propres os et dévoraient leurs propres chairs.
Au-delà du premier Cercle des Os se trouvait le Cercle de feu, où des lacs de goudron brülaient éternellement, emplissant l'air d'une épaisse fumée huileuse, parmi les volutes de laquelle déambulaient les Morts. Ayant gagné le Seigneur des Morts à leur faveur, les jumelles marchaient librement parmi eux maintenant, et nul ne remarquait leur présence. Il les avait défiées au couteau de lancer. Quel imbécile. Les couteaux restaient l'un de leurs tout premiers jouets.
Il fut ensuite facile d'obtenir ce pour quoi elles étaient venues. Dans quatorze années, il viendrait la chercher afin de la ramener à son emplacement légitime. D'ici là, l'arme à feu à tranchant, roussie et étrangement gravée, était à elles, un fidèle instrument au service de leur cause.
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Des voix s'adressaient à chacune d'elles. Au travers des serpents. Au travers des cartes. Et au travers du métal. Fin. Jos. Lynch. Trois chasseuses, trois voix, et la piste d'innombrables cadavres derrière elles, jusqu'à parvenir en cet instant.
Elles se tenaient en cercle, comme c'est la coutume en pareille occasion, aux trois pointes d'un triangle sacré. Elles avaient déjà adopté cette formation sacrée, en toute amitié. Pour l'heure, elles se tenaient parées à l'attaque.
Lynch s'agenouilla lentement ; ses mains s'enfouirent dans la terre humide du bayou, ses ongles noircis se cassèrent en rencontrant des pierres, du métal, puis de la chair. Elle gardait l'œil sur les jumelles, tandis que ses mains se métamorphosaient doucement, douloureusement, pour devenir de larges serres d'oiseau. Ces nouveaux appendices s'enfonçaient toujours plus profondément, explorant, creusant. Ils touchèrent au but et arrachèrent alors à la terre un homme, semblable à une vulgaire poupée dans les imposantes serres et apparemment mort.
Elle enserrait l'homme entre ses doigts, murmurant quelques incantations : il ouvrit les yeux et hurla de douleur quand son corps commença à se transformer progressivement. Tandis que les mains du malheureux se changeaient à leur tour en serres, celles de Lynch retrouvaient apparence humaine. Des plumes transpercèrent brutalement l'épiderme de son cou, un bec s'extirpa de ses chairs, fissurant et déchirant ses lèvres. Bientôt, la seule preuve qu'il subsistât de cette transformation blasphématoire fut le sang qui souillait le lieu.
A présent, l'oiseau croassa et s'envola dans les airs. Puis, à bonne altitude, il profita de la gravité pour se lancer serres en avant vers sa proie, la gorge de Jos.
Mais, pendant que le volatile s'approchait en redescendant, le sol entre les jumelles se mit à vibrer et à se fracturer : surgi des profondeurs, le corps d'un épais serpent jaillit dans les airs, déjouant au passage l'attaque meurtrière de l'oiseau. Les deux bêtes retombèrent par terre, entamant un ballet mortel. Les anneaux du reptile s'enroulaient autour du volatile, les serres de l'oiseau griffaient et agrippaient le serpent.
La lutte paraissait équilibré ; cependant, les glandes à venin du reptile sécrétaient une toxine qui allait changer la donne. Le serpent finit par enfoncer ses crocs dans la poitrine de l'oiseau, qui s'égosilla, laissant échapper quelques plumes empourprées comme autant de larmes. Puis, il commença à rétrécir en se recroquevillant, jusqu'à ce qu'il ne restât plus sur le sol qu'un homme sans vie et en haillons.
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Le serpent colossal se lova autour des jumelles, formant ainsi une défense avec ses anneaux, et fit face à Lynch, qui s'apprêtait à attaquer. Une rage irrépressible se lisait dans les yeux de celle-ci. L'effigie n'était plus utilisable dans l'immédiat. Nellie avait disparu avec la première arme que les jumelles avaient ramenée de la Terre des Morts et, depuis lors, elles s'étaient fait de redoutables alliés et procuré leurs propres armes. Elle était bien incapable d'affronter Ogoun le Sculpteur. Elle ne pouvait opposer que peu de résistance, même au couple d'humaines qui la défiaient.
Le visage de Lynch s'assombrit, comme obscurci par une subite pénombre, et sa forme s'estompa et s'altéra. «Nous aurions dû nous allier. Nous aurions pu mettre un terme à tout ça ! Nous aurions pu y mettre un terme, ensemble. »
« Ensemble ? » répondit Jos d'un ton sardonique. « Tu ne sous-entendrais pas que tu nous aurais mutilées et sacrifiées pour soulager ta rancune. » Le Seigneur des Morts avait fini par leur révéler le secret de Lynch. Elle n'était pas la seule à nourrir de la rancune, pas la seule créature à pouvoir se glisser d'un monde à l'autre et, au fil de toutes ces années, elle s'était fait plus d'ennemis que d'alliés.
Le bras de Lynch se métamorphosa. Une carapace anguleuse surgit en déchiquetant le cuir de son manteau, dévoilant ainsi un appendice blême et acéré, dont les articulations semblaient s'agencer selon des angles inconcevables.
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