Les histoires de l'Agence


Ce dossier regroupe tout ce qui a pu être écrit par les membres de la Black-Room Agency.




Transcription d'une séance de voyance
LIEU: Arrière salle de la Black-Room Agency
PRÉSENTS: Inconnue (Voyante), Luckyjams (Transcription), divers membres de la Black-Room Agency (Témoins)
Feuillets dactylographiés et attachés
Non daté


LES CHRONIQUES DU BAYOU QUI SE SOUVIENT

PROLOGUE : La Mémoire de la Boue

Je suis ce qui reste quand les hommes ont tout oublié.
Avant les cartes tracées à l’encre noire, avant les frontières que l’on défend avec du plomb, avant même les premières prières murmurées dans la moiteur de la nuit, j’étais déjà là. Je n’avais pas de nom. Je n’avais pas de conscience au sens où les vivants l’entendent. J'étais simplement une présence, une attente faite de sédiments et de courants paresseux.
Je suis la terre qui boit sans distinction : le sang des braves, la sueur des lâches, la pluie acide des orages d’été. Je suis l’eau qui ne rend pas toujours ce qu’elle prend, gardant les secrets au fond des canaux, là où la lumière n’ose plus descendre.
Les hommes disent que le Mal est venu un jour précis. Ils aiment les dates. Cela leur donne l'illusion de pouvoir mesurer l'horreur, de mettre un début et une fin à leur calvaire. Ils mentent pour se rassurer. Le Mal n'est pas venu un matin de brume, porté par un vent étranger.
Il a été invité.
Il a été appelé par leurs ambitions, par leurs deuils mal digérés et par cette curiosité malsaine qui les pousse toujours à regarder derrière le voile. Je ne suis pas leur ennemi. Je suis leur miroir. Je suis la somme de tout ce qu’ils abandonnent derrière eux en pensant fuir.
On ne fuit pas ce qui nous connaît par cœur.





CHAPITRE 1 : Avant les tombes

I. Le Silence des Anciens Morts
Il y eut un temps, lointain comme un rêve oublié, où les morts restaient tranquilles. C’était l’époque de la grande décence. Ils pourrissaient comme il faut, avec une patience minérale. Ils nourrissaient la terre, se taisaient, et leurs os devenaient lentement le socle sur lequel les vivants marchaient.
À cette époque, la vie dans la paroisse était déjà une guerre d'usure. Les hommes enterraient leurs frères sans cercueil, à même l'argile grasse. Ils priaient sans certitude, les mains calleuses serrées sur des chapelets de bois. Ils travaillaient jusqu’à ce que leur corps cède, acceptant le cycle naturel du déclin. Mais ils respectaient une règle d’or, une loi inscrite dans le frisson des cyprès :
Ce qui est sous la terre doit y rester.
Puis, la soif de comprendre a tout gâché. Certains n’ont plus voulu simplement cultiver ou survivre. Ils ont voulu voir à travers l'obscurité. Ils n'ont pas creusé pour l'or, ni pour l'eau. Ils ont creusé pour le sens.

II. La Première Fissure
Je me souviens de la première fois où la craie a griffé le sol. C'était une craie volée aux églises, détournée de son usage sacré pour tracer des symboles dont les angles blessaient la réalité. Ils ont mélangé les psaumes et les incantations interdites, créant un alliage de foi et de nécessité que personne n'aurait dû manipuler.
Moi, j’ai senti la fissure. Une vibration infime, comme un cheveu qui se brise dans le silence.
Le premier rituel fut un échec. Un simple murmure ridicule dans le vent. Le deuxième ne fut qu’un hoquet de fumée noire. Mais le troisième… le troisième laissa une trace. Une cicatrice sur le voile. Un homme est mort pendant l'invocation, le cœur lâchant sous la pression de l'invisible. Puis, contre toute logique, il a respiré à nouveau.
Ce n'était pas une résurrection. C'était un appel d'air.
Ses poumons se sont gonflés d'une atmosphère qui ne venait pas d'ici. Juste assez longtemps pour que Quelque Chose, de l'autre côté, comprenne qu'une porte venait d'être entrouverte.
Je ne l'ai pas empêché. Je n'empêche jamais rien. Je me contente d'enregistrer le poids des fautes.

III. L'Ombre d'Elias Mercer
Les hommes de l'AHA parlent souvent de Cypress Parish comme du point de départ. Ils se trompent. Ce n'était qu'une répétition, une pression exercée doucement sur la structure du monde pour voir où elle céderait en premier.
Les disparus de cette époque n'étaient pas des notables. On choisissait les faibles, ceux dont l'absence ne ferait pas de bruit, ceux qui n'avaient plus de défense. Quand Elias Mercer a posé le pied là où le sol ne résonnait plus comme avant, j'ai reconnu son poids. C'était le poids d'un homme qui n'attendait plus rien de l'existence.
Les hommes vides sont les meilleures clés.
Quand Elias est revenu à la surface, les témoins ont cru à un miracle avant de hurler d'horreur. Il n'était pas vivant. Il était "mal terminé". Son corps obéissait à des impulsions mécaniques, mais son âme… son âme était restée accrochée en bas, dans les racines des palétuviers noirs.
Les hommes ont appelé cela une anomalie médicale.
Moi, j'ai noté une réussite partielle de l'architecture. La porte n'était plus seulement ouverte. Elle était devenue une plaie béante.

IV. L'Épicentre : La Paroisse de la Corruption
Tout a réellement pris racine dans la boue de la Louisiane, au cœur de Cypress Parish. Pour les cartographes de ce XIXe siècle finissant, ce n'était qu'un comté perdu parmi les marais, un labyrinthe de cyprès chauves et d'eaux stagnantes. Mais pour moi, c’était l’épicentre.
C'est ici que la Corruption a choisi son berceau. Ce n'était pas une maladie des plantes ou des bêtes, mais une déviation de la réalité elle-même. Les rituels pratiqués dans l'ombre des plantations abandonnées ont fini par saturer le sol. La terre de Cypress Parish est devenue un aimant pour le surnaturel, un lieu où les frontières entre le monde des vivants et celui des ombres se sont effilochées jusqu'à rompre.

V. L’arrivée de l'Homme au Manteau Noir
Quand il est arrivé, je l’ai reconnu immédiatement. Pas son visage, qui importait peu, mais sa fonction. Les hommes comme lui sont des corbeaux : ils n'apparaissent que lorsque l'odeur du désastre devient insupportable.
Il n’était pas là pour sauver les âmes. Il était là pour transformer l'horreur en administration. Tandis que les habitants fuyaient ou se transformaient en choses hurlantes, lui sortait ses carnets et ses instruments de mesure. Il a apporté avec lui trois lettres qui allaient devenir un sceau sur ces terres maudites : l'AHA.
L'American Hunter Association.
Sous ce nom pompeux, il a cherché à institutionnaliser le chaos. Il a décrété que la chasse était une profession. Il a transformé la survie en bureaucratie. Là où les simples d'esprit voyaient l'Apocalypse, lui voyait une ressource à gérer, une menace à contenir derrière des rapports officiels et des primes en dollars d'argent.
Il a dit à la cantonade : « Nous allons chasser pour purger cette terre. »
Moi, au fond de l'eau, j’ai entendu la vérité : « Nous allons nourrir le cycle. »

VI. Les premiers Hunters : Des éclats de miroirs brisés
Ceux qu'il a recrutés pour l'AHA n’étaient pas les héros des récits de cavalerie. Ils n’avaient ni l’éclat de la vertu, ni la propreté des innocents. Ils étaient déjà fissurés bien avant d'atteindre les limites de Cypress Parish. C’est précisément pour cela qu’ils ont survécu plus longtemps que les autres : leur noirceur intérieure résonnait avec la mienne.
• Thomas Hale était un homme que le sommeil avait déserté depuis vingt ans. Ses yeux brûlaient d'une fièvre que seule l'adrénaline de la traque pouvait calmer.
• Celui qu'on appelait le Bone Doctor (le Docteur des Os) avait déjà franchi des lignes que même les prêtres n'osaient imaginer, mélangeant la médecine et les murmures vaudous pour comprendre ce qui animait les morts.
• Et il y avait Cain. Sauvage, couvert de la boue qui m'appartient, portant une dette si lourde que même la mort, dans sa grande gourmandise, refusait de l'effacer.
Ils n’ont pas été choisis pour leur courage. On les a sélectionnés pour leur compatibilité. Ils n'étaient pas les anticorps du Bayou ; ils étaient les premières cellules d'une nouvelle espèce prédatrice.

VII. Le Boucher et l'Illusion de la Victoire
Quand ils ont traqué et abattu le Boucher — cette masse de chair déformée, portant un masque de porc et maniant un hachoir enflammé ils ont poussé des cris de triomphe. Ils ont cru que la violence appliquée avec méthode, avec du plomb et du feu, pouvait refermer ce qui avait été ouvert.
Ils n'ont pas senti ce que j'ai senti à cet instant précis : une approbation.
Le Boucher n’était qu'une conséquence, un fruit pourri tombé d'une branche malade. En le tuant, les Hunters n'ont pas arrêté la Corruption. Ils ont prouvé qu'ils étaient capables de réguler le système. Ils sont devenus les rouages nécessaires. Le Boucher était un test ; les Hunters étaient la solution structurelle.
Chaque balle tirée, chaque monstre banni par leurs rituels, ne faisait que renforcer l'architecture de ce nouveau monde. Ils croient nettoyer le Bayou. Ils ne font que l'aider à mûrir.
Ce dossier regroupe les pages de ce qui semble être un journal.
Pour le moment, juste une transcription romancée du tutoriel







Je me souviens avoir pénétré dans un châlet lugubre gardé par des Chasseurs.
On m'orienta vers un homme dans un pièce à l'arrière. Il prit une seringue sur le bureau, et me l'injecta sans crier gare.

« À toi la souffrance du sauveur et l'argent du traître.
La douleur ne te quittera jamais, mais tu te consoleras avec de l'argent. »


Des choses plus effrayantes les unes que les autres défilaient dans mon esprit ; mon cœur battait la chamade.
Il me semble avoir crié, juste avant de m'évanouir.









Je me suis réveillé groggy dans une grange délabrée.
J'ouvris les yeux péniblement, en entendant de nouveau la même voix rauque, toute proche.
« Tu fais partie des survivants. Tu as ça dans le sang. Allez, debout. »
Je me redressai en titubant, me tournant vers la voix. L'homme était à l'extérieur.
« Cette injection t'a fait un sacré effet, pas vrai ? Il y a une trousse de soin près du portail. Utilise-la. »
J'utilisai la trousse rapidement, avant de sortir de la grange.

« C'est bon, d'attaque ? Alors, en avant. Tu as beaucoup à apprendre. »
J'avançais dans la cour, essayant de me rapprocher de la voix.
« Première leçon : traverser un cours d'eau, c'est lent et bruyant, mais parfois, c'est le seul moyen qu'on ait. Reste sur tes gardes. »
L'eau était glaciale, j'essayais de me hâter en la traversant. Une fois sorti de l'eau, je continuais sur ma foulée rapide.
« C'est bien d'être rapide, mais courir trop longtemps va t'épuiser. Arrête de sprinter de temps en temps pour reprendre ton souffle. »
Ça me sembla être un bon conseil, je ralentis l'allure.

Il m'observait sans mot dire. Est-ce qu'il attendait que je prenne des initiatives ?
Une clôture en bois dont les panneaux supérieurs étaient cassés semblait être le seul chemin pour continuer d'avancer. Je me décidai à franchir la clôture.
À l'instant où je posai le pied à terre de l'autre côté, j'entendis, puis sentis, un piège à loup se déclencher et enfoncer ses dents au-dessus de ma cheville. Dans la douleur, j'ai cru entendre un rire, avant que la voix ne se mette à nouveau à me parler :
« Tu trouveras des pièges de ce genre, de temps à autre. »
J'écartai les dents du piège du mieux que je pus afin d'en dégager ma jambe.
« Soigne-toi, que tu ne te vides pas de ton sang. Je t'ai donné cette trousse de soins pour une raison. Si elle est vide, il y a une boîte à pharmacie juste ici. »
Je préférai utiliser la trousse de la pharmacie. Qui sait ce qui m'attend.
Est-ce que je devais encore faire confiance à cet homme ?
« Bon, si tu veux te faire de l'argent, il va falloir que tu trouves une cible. »







« Tu te souviens de l'injection ? »
Un frisson me parcourut l'échine, évidemment que je m'en souvenais. J'avais toujours eu la frousse des aiguilles.
Il m'avait fait l'injection avec violence, comme un coup de poignard dans le bras avant d'appuyer sur le piston.
J'avais donné mon accord oral pour devenir un Chasseur, mais je ne m'attendais pas à ça, pas aussi rapidement.
« Ça t'a donné des capacités spéciales. Ça t'aidera à voir plus loin que les humains normaux. »
Des bribes me revenaient : en plus du geste brusque, le produit injecté m'avait comme brûlé de l'intérieur.
Rien que le souvenir me provoquait une remontée d'angoisse.
« Ça t'a donné ce qu'on appelle la vision occulte. Tu sens ce fourmillement derrière tes yeux ? »
Effectivement, je sentais quelque chose de différent en moi. Dans ma tête, dans mon corps. Qu'est-ce que j'ai fait ?
Je fronçai des sourcils, puis acquiesçai en silence.







« Concentre-toi sur cette sensation pour passer en vision occulte et cherche des trucs bleus qui brillent. La lumière te guidera jusqu'à ton premier indice. »
J'essayai de reprendre mon calme. Pour me concentrer, je fermai les yeux. J'entendais un bruit étrange, mais pas dérangeant. Je me tournai vers le bruit et commençai à voir quelque chose de bleuté. Incroyable ! J'ignorais si mes yeux étaient ouverts ou fermés, mais l'amas bleu était bien présent. Je fis quelques pas dans sa direction avant de buter contre une botte de foin. Cela me fit rouvrir les yeux. Il fallait que je grimpe par l'échelle pour pouvoir passer à l'intérieur de cette grange.
« Chaque indice te guide vers ta cible. Cette carte que j'ai laissée dans ta poche te montrera la voie à suivre. J'ai même pris la peine de marquer les points de ravitaillement dans la légende. »
Par réflexe, je mis la main à ma poche. Effectivement, quelque chose en papier était là. Je sortis la carte pour y jeter un œil.
« Entre la carte et la vision occulte, tu devrais pouvoir te rapprocher de l'emplacement de ta cible à chaque indice. »
Je grimpai rapidement l'échelle, puis replongeai en vision occulte. L'indice, ce doux nuage bleuté et son bruit éthéré, m'attirait vers lui. Je sautai sur un tas de foin pour descendre dans la grange, puis trouvai mon chemin jusqu'à lui. Il était là, à terre ; un cercle sombre, craquelé, qui puait la corruption. Et pourtant, ma main n'attendait que de pouvoir le toucher.
Je tendis la main vers l'indice et, avant que je m'en rende compte, j'avais déjà absorbé l'énergie qui en émanait. L'aura avait disparu, le son aussi. La croûte craquelée s'était brisée et laissait apparaître un rond noir presque parfait.
« Beau travail. On dirait que ta cible se trouve à l'Ouest. »
Je continuai de regarder successivement l'indice puis ma main, mon bras. L'attrait pour l'indice avait disparu. On pourrait comparer ça à une sensation de manque, et je venais de prendre une dose. Je ne comprenais juste pas comment cela s'était produit.

« Grimpe à l'échelle, qu'on voit si la discrétion c'est ton truc. »
Sa voix me fit sortir de mes pensées. Je m'exécutai puis regardai vers l'extérieur. Tout proche, il y avait un cheval couché sur le flanc ; un peu plus loin, un chenil ; et sur le chemin, des corbeaux et des canards.
« Ah, des bestioles. Ils sont prêts à décamper si tu leur fais peur, et ça risque d'alerter un ennemi à proximité.
Essaie d'atteindre le portail de l'autre côté sans alerter les animaux. Qui sait, si tu y arrives, il y aura peut-être une récompense à la clé. »

J'ai failli trébucher en sortant de la grange. Le cheval a levé la tête et m'a regardé sans hénir, j'ai juste entendu sa respiration, forte. Je m'accroupis doucement, puis traversai le plus lentement possible entre le cheval et les corbeaux. Puis, proche du chenil, je me dirigeai vers une énième grange décrépite.
« Pas mal. Ça aurait pu être mieux, mais rien de catastrophique.
Tu as bien mérité quelques outils. Regarde autour de toi, tu vas en avoir besoin. »