Extraits des recherches sur l'Araignée
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Plus de gens qu'on ne le pense souffrent d'arachnophobie. Une peur primitive de quelque chose de vénéneux se cachant, tissant des pièges, capable de ramper sur n'importe quelle surface. En contradiction, cependant, avec sa fonction domestique : garder un logement vide de mouches et d'autres bestioles indésirables. Si une araignée de la taille d'une pièce de monnaie reste évidemment gérable, quand elle a la taille d'un cheval, même l'homme le plus rationnel et logique battrait en retraite, horrifié face à ce monstre à huit pattes, les lustrant avec ses mandibules, crachant des jets de toile en quantité. L'Araignée est l'un des exemples les plus extravagants et monstrueux de l'hystérie qui a saisi le bayou. Un exemple qui, dans ses dimensions multiples et ses itérations exhaustives, justifie cependant cette hystérie.
Les références sont nombreuses dans les archives, évoquant une chose ni tout à fait humaine ni tout à fait arachnéenne, un amas de membres semi-conscient, nocif pour le corps et l'esprit.
Les chasseurs étaient pragmatiques, si l'on peut dire. La plupart des informations conservées concernaient la façon de combattre une telle bête. Elle frappe fort, puis bat en retraite dans l'ombre pour
préparer son prochain assaut. On conseille aux chasseurs de rester en mouvement, car l'Araignée peut, semble-t-il, cracher du poison, qui reste en suspension quelques instants dans l'air.
Les armes de mêlée, tranchantes ou contondantes, se sont avérées efficaces pour disloquer ses membres et briser son exosquelette. Le poison et autres toxines sont eux sans effet.
Je suis sûr qu'une étude plus minutieuse du texte original révélerait sans doute plus d'informations.
Les meilleures sources que j'ai trouvées pour travailler ont été des entretiens donnés par le célèbre John Victor. Une description physique détaillée et des références à Harold Black et à Scognamiglio (ce dernier restant bizarrement silencieux sur le sujet dans ses propres écrits). Quelques pages manquent, mais les plus pertinentes sont reproduites ici.
Ce que l'on sait cependant, c'est que cette Araignée est parmi les plus grandes incarnation du Mal qui se tapit ici. Plus on pourra en découvrir sur elle, plus on comprendra ce qu'il se passe.
Entretien avec John Victor concernant l'Araignée Enquêteur: T. Collins
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Du Dr Reed, il n'y avait aucune trace, mais le reste de son groupe était mort. Pendant combien de temps se sont- ils cachés là-haut ? Des corps décharnés, étendus là où ils étaient tombés, des mouches les recouvrant tels des immondes linceuls de vermine. Les poitrines béantes, les organes dévorés.
J'ai creusé une tranchée pendant que la pluie tombait. L'effort et le froid humide m'ont épuisé. J'ai traîné le premier corps à travers la boue, de la grange au trou. Il a laissé une traînée d'abats. Les corbeaux se sont jetés dessus. Ils ont soulagé leur faim de nécrophage au passage de chaque cadavre que j'ai transporté. Quand j'avais le dos tourné, ils fondaient sur les viscères, toujours plus enhardis.
Le dernier corps était le plus petit, une fillette. Je me souviens de son visage. De ses yeux blancs. Les corbeaux ne se donnaient même plus la peine de fuir à ma vue, repus. Je les ai chassés de mon passage, traînant le corps de cet enfant dans la fange, trop affaibli pour le porter. La nuit est tombée, alors que je rebouchais la fosse commune, les charognards méprisant le reste de leur festin.
La première fois que nous avons combattu l'Araignée, je me suis souvenu de cette nuit, de cette fosse, de ce visage d'enfant. Nageant vers moi, s'extirpant de la terre humide et de ma mémoire.
Nous n'avons jamais retrouvé la tombe que j'ai creusée. Trop de longues nuits. Trop de granges en ruine. Trop de fosses excavées, d'une terre retournée cent fois, labourée par les processions de chasseurs enterrant les morts et les tuant à nouveau.
Mais plus tard, ce fut bien l'œil de la fillette qui m'observait depuis un repli de chair de l'Araignée, hurlant et crachant. La bile empoisonnée a brûlé mes yeux comme la fournaise de la géhenne. J'étais aveuglé, je suis sorti de son nid en titubant, frottant mes yeux pour les nettoyer.
A la vue de cet œil, la pensée que Reed en était responsable m'a frappé. Mais c'était impossible. Même avec ses facultés les plus macabres, il en était incapable. L'Araignée était l'œuvre de quelque chose de plus maléfique. De plus primitif.
Entretien avec John Victor concernant l'Araignée
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Les autres ont refusé d'entendre une telle chose et refusaient de me croire. Ma légitimité à ce moment était en berne. Mais, à bien y repenser, je ne l'ai pas remarqué alors. C'était pourtant évident.
Je m'en rappelle. « John », dit Huff, « votre témoignage est tout simplement erroné. La forme que cet être a pris, que vous pensez être celle d'une araignée, est de la classe des insectes Arachnida, qui, bien sûr, appartient à l'espèce insecta. Nos récits de ce démon corroborent tous la simple observation selon laquelle, dans toutes ses diverses manifestations, il a une prédilection pour la forme d'un insecte - reflétant ainsi la noirceur de ses propres desseins », ou quelque autre ineptie de ce genre. Les autres en convenaient.
Puis les autres chasseurs ont apporté leur témoignage. Une telle bête existait. Elle allait à l'encontre de tout ce que nous savions. Pourquoi une araignée ? Jusqu'à Scognamiglio lui-même, un vrai génie, s'il y en avait jamais eu un assez stupide pour chasser, bien sûr. En quoi était-elle différente ? De quoi était-elle faite ? Pour moi, il était trop tard, le tort à ma réputation avait été fait, l'AHA ne m'écoutait plus. Mais c'est une autre histoire. Nous aurons l'occasion d'y revenir, tout cela concerne les jumelles. Enfin, peu importe.
Nous avons fait ce que nous avons pu pour la trouver et la tuer, et un chasseur y est parvenu. Daniel Glanton. Ah, ce nom vous est familier ? Il a été le premier dont j'ai entendu parler. Nous avons tous soupiré de soulagement. Puis, un autre chasseur a prétendu l'avoir tuée également et l'a prouvé. Puis un autre. Puis je l'ai moi même tuée. J'ai fait mon possible pour vérifier les histoires, et une tendance semblait se dégager. Il y a plus d'un spécimen de cette chose. Mais jamais plus d'un à la fois, si cela est logique. Elle se reformait, se régénérait. Scognamiglio aurait pu l'expliquer mieux que moi.
Les récompenses devenant de plus en plus importantes, la concurrence, elle, devenait plus féroce. Les rivalités amicales ont donné lieu à de véritables fusillades. Nous en voulions tous notre part. Pas au sens littéral, bien sûr, le rituel consumant en grande partie son corps.
Cela restait un défi à notre entendement et, bien que je ne l'ai vu qu'une fois, le visage de cette fillette restait gravé dans ma mémoire.
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Je vous ai déjà dit que l'Araignée m'avait douloureusement empoisonné la première fois que je l'ai combattue. Je ne sais pas si ça a affecté ma mémoire, si son poison peut produire cet effet, mais cela semble plausible, parce que je ne me rappelle pas grand-chose de cette nuit-là.
J'étais passé par un quai, au centre de la zone morte. Scognamiglio a présumé plus tard que c'était probablement le lieu d'habitat où elle s'était manifestée pour la première fois. Je ne peux pas attester que cela soit exact.
Quand je suis arrivé, il y avait un chasseur se vidant de son sang dans la boue. Dans une main, il tenait une machette et dans l'autre, un appendice non humain. Je l'ai reconnu, une figure renommée de l'Alabama. J'ai abrégé ses souffrances.
Je ne le savais pas à ce moment-là, mais cette partie de corps appartenait à l'Araignée. C'était un avant-bras auparavant, je pense. Trop d'articulations, l'une se terminait par une grosse jointure et se ramifiait en deux doigts ou orteils déformés. Impossible à définir précisément. Ce membre était pourvue d'un gros ongle noir. La chair était nue et boursouflée, là où elle n'était pas calleuse.
La fonction exacte de cet appendice est vite devenu évidente. En entrant dans le dock, je pouvais entendre bouger quelque chose, mais je ne voyais pas d'où cela provenait. L'intérieur était étrange, comme s'il était couvert de quelque chose : les angles étaient adoucis, comme pris sous des couches de poussière. J'ai aperçu les fils géants de toiles blanches, alors que ma vue s'ajustait à la lumière.
Je me suis alors retrouvé dans une pièce ouverte, la lumière s'invitant par les fenêtres supérieures, une espèce de bateau à moitié construit y pourrissait. Mais je n'arrivais pas à situer l'origine de ces bruits.
Un liquide visqueux noir, une goutte de la taille de mon poing, est tombé sur ma manche. Instinctivement, j'ai suivi du regard le filet laissé par la bile gluante, au-dessus de moi, vers le plafond, où son oeil regardait derrière elle. Accrochée à une poutre, prête à attaquer, tapie.C'était la masse tordue et difforme de ma proie. Alors qu'elle s'apprêtait à bondir, j'ai eu le temps de tirer un seul coup. Il a dû frapper un point sensible : le monstre, pendant un court moment, a stoppé sa course. Un instant qui, à la réflexion, m'a sauvé la vie.
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Quand j'ai tué l'Araignée, j'étais mieux préparé. J'avais cherché dans le journal de Black les pages pertinentes, mais je craignais qu'elles ne manquent à ma copie, qui est peut-être le seul exemplaire restant.
À l'époque, cependant, celui-ci avait accompli une prouesse remarquable en compilant ces informations. Nous étions profondément divisés, chaque chasseur travaillant pour son compte. J'aurais alors préféré tuer plutôt que de partager un secret de combat âprement obtenu. Black avait réussi à en dégager des centaines. Bien sûr, le prix en avait été payé par le sang, mais simplement pas le sien. La connaissance est bien sûr d'autant plus précieuse qu'elle est peu répandue.
L'Araignée était constituée de nombreuses formes humaines, assemblées en une seule entité. Black nomma l'humain central «< l'entité alpha ». C'est que, en fin de compte, la créature possède une tête, située entre ses mandibules, siège de ses sens et de ses capacités. Elle avait une masse bulbeuse et gonflée sur le dos. Il s'agissait des poumons, du cœur, de l'estomac. Tous abondamment irrigués pour procurer à l'Araignée endurance athlétique et agilité.
Le hic, c'est qu'un homme n'a pas autant de membres. Il aura fallu en greffer quelques-uns de plus. La provenance humaine de certains est encore identifiable, pour d'autres elle ne l'est pas. Il reste difficile de distinguer ces membres les uns des autres. Black a observé que certaines jambes avaient jusqu'à cinq articulations. Les mandibules sont la partie plus déformée, chacune se composant de deux bras fusionnés ensemble. Elles possèdent la force de transpercer un homme.
Le groupe de Reed en avait engendré un monstrueux spécimen. J'y avais même contribué en les enterrant dans une fosse commune. C'est que, voyez-vous, pour se reformer, l'Araignée nécessite un certain nombre de personnes ayant partagé des souffrances insurmontables. Le bayou en était rempli.
Et donc, si elle est humaine par sa structure organique, d'autres points restent sans réponse : comment fabrique- t-elle de la toile ? Comment produit-elle son poison? Black ne pouvait qu'émettre des hypothèses. «Inversion des fonctions du foie ?» Je me souviens qu'il avait annoté cela dans la marge. Ça n'a aucune logique pour moi. Ça pourrait expliquer sa résistance aux toxines et aux poisons eux-mêmes. A plus forte raison si on songe au but dans lequel elle a été conçue.
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Et c'est exactement ce que Black se demandait. Dans quel dessein cette chose a-t-elle été conçue pour s'avérer si meurtrière ? Tellement plus développée que les autres. Il voyait en elle une sorte de bâtisseuse, comme le suggéraient ses énormes cocons dans l'église, par exemple. Un vecteur d'incubation de la maladie de plus en plus infectieux.
Scognamiglio avait sa propre théorie. Il me l'a même expliquée une fois. Je ne me souviens pas des circonstances de notre rencontre. C'était peu après que j'en ai moi-même tué une. Je crois qu'il a même encaissé ma prime.
Il a dit que certains sbires du Diable, du Seigneur des Mouches, du Sculpteur, peu importe comment vous voulez l'appeler, pouvaient subir des dégradations. Pas souvent, mais cela pouvait arriver. En s'affaiblissant, ils redevenaient sauvages, ou quelque chose de comparable. Difficile à imaginer, n'est-ce pas ? Scognamiglio spéculait sur le fait que l'Araignée avait pour rôle de s'assurer que cela ne se produise pas. Elle était plus rapide et plus forte que tout autre spécimen, symboliquement différente des formes de vie insectoïde d'autres manifestations. Sa fonction était d'effectuer une sélection. Détruire les mauvais éléments. Les piéger dans sa toile. Les tuer. Les dévorer.
Je n'ai jamais été témoin d'un tel comportement, je ne l'ai jamais vu, aussi je n'en ai rien cru. Scognamiglio cependant, était un type intelligent. Il a plaidé sa cause. Il a expliqué que, de toute évidence, quand les chasseurs traquaient cette créature, le Seigneur avait bien autre chose à faire que de séparer le grain de l'ivraie. Mais ça ne l'a pas aidé en fin de compte, n'est-ce pas ?
Pour en revenir à Black, l'Araignée était là en tant que constructrice, en quelque sorte. Vous auriez pensé que nos priorités auraient été clairement autres. Que si l'Araignée mangeait des éléments néfastes, nous l'aurions laissée exécuter sa basse besogne. Moins de proies à tuer pour nous. Mais il semble plus légitime de considérer qu'on devait l'empêcher de bâtir quelque chose de nouveau, non ?
En toute honnêteté, même en connaissance de cause, j'ignore si nous aurions fait les choses différemment. Je suis enclin à croire Black. Moins hypothétique. Après tout, ce à quoi elle sert n'a pas d'importance. C'est qu'elle meure qui compte.