Ce recueil est une copie du Livre des Monstres original.
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Cibles
Extraits des recherches sur l'Assassin
Non daté
L'arrivée de l'Assassin marque un tournant surprenant dans l'affaire de la Louisiane. Avant son arrivée, les principales manifestations du phénomène étaient à n'en pas douter des combattants formidables, chacun d'entre eux ayant sa propre utilité intrinsèque. L'Assassin, quant à lui, semble être plus particulièrement voué à terroriser les hommes. Et à les détruire.
Les témoignages au sujet d'une telle créature correspondent tous entre eux : un être humanoïde de grande taille, semblant se métamorphoser en une nuée d'insectes. Aucune certitude n'est établie pour démontrer s'il s'agit d'une illusion ou bel et bien d'une transformation physique. Bien que disposant de tous les éléments de cette affaire, je suis enclin à croire les théories les plus extravagantes un jour et des hypothèses encore plus incroyables le lendemain.
Grâce à cette documentation, j'ai dressé un bilan remarquable de son comportement. L'Assassin paraît capable d'exploits surprenants. À commencer par son aptitude à se scinder en plusieurs (trois) manifestations de lui-même. Ces chimères indépendantes ont vocation à distraire et à harceler sa proie, créant une diversion pour que l'Assassin puisse frapper sournoisement.
Nous devons en grande partie de ce que nous savons de lui à Harold Black. Sa rencontre avec la créature a contribué à lui forger sa réputation actuelle d'homme respecté.
Son récit, peu orthodoxe s'il en est, s'éloigne des sentiers battus universitaires. Cela l'a poussé à évoquer sa carrière avortée d'écrivain, et son impossibilité à transmettre clairement son message plaide en ce sens.
Quoi qu'il en soit, il nous permet de disposer d'un rare aperçu des facultés de la créature, en particulier le fait qu'il se soit développé à partir d'un hôte humain. Sans omettre certaines des informations les plus cruciales, comme la vulnérabilité de sa cage thoracique.
Le Journal d'Harold Black
Non daté
Reliure en cuir noir, manuscrit, 6"x 8,25"
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Éclaire l'ombre qui a tant trahi mes pas lors des jours les plus lumineux.
Les mots me parvinrent alors que je me précipitais hors de cette prison labyrinthique, devenant pour la première fois gibier, bien faible proie face à l'essaim rampant. Mes amis n'étaient plus, massacrés par ses lames, et mes ultimes tirs n'eurent aucun effet, ricochant sur le fer et la pierre. Cependant que l'essaim, imperturbable, s'approchait de moi mû par des milliers de pattes.
J'avais traversé des arcades, passé de nombreuses portes, enjambé les corps de mes camarades, dans l'espoir de retrouver la lumière du jour et de respirer à nouveau. Enfin. Et à cet instant précis, éblouissants et sans égal me revinrent les ultimes paroles de mon père.
Eclaire l'ombre qui a tant trahi mes pas lors des jours les plus lumineux.
Des paroles que j'ai fuies. Au sud, à Atlanta, Tallahassee, Jackson, la Nouvelle-Orléans, et enfin Baton Rouge. Pourtant elles me rattrapaient toujours. Sa prophétie maudite semblait m'être destinée. Durant les semaines qui suivirent sa disparition, je me réveillais sans cesse en sueur, abasourdi par leur écho, et je me retrouvais pris dans leur piège, les ruminant jusqu'au lever du jour. Surveillant les ténèbres de silhouettes spectrales contre lesquelles elles semblaient me mettre en garde. Les malaises qu'elles m'ont causés paraissent m'avoir conduit sur un étroit chemin émaillé d'écueils.
Aveuglé par le soleil, titubant dans les escaliers de cette prison, elles me sont revenues dans un éclair de lucidité. J'éclairerais l'ombre qui avait tant trahi ses pas. Je m'acquitterais des dettes dont j'avais hérité. L'Assassin, si justement nommé, a détruit l'homme que j'étais. Il a fait de moi un homme effrayé par son ombre. A sa place se tenait quelqu'un dont j'avais tout à connaître. Peut-être est-ce là l'un des buts de ce journal.
Le second réside dans le reconnaissance évoquée plus tôt. Beaucoup de sang a été versé pour écrire ces quelques pages. Cela prouvera l'utilité du travail de ma vie, et peut-être aussi celle que les efforts d'autres personnes m'ont apportée.
Le Journal d'Harold Black
Non daté
Reliure en cuir noir, manuscrit, 6"x 8,25"
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Je n'ai pas toujours été un chasseur. Loin de là. Il y a de nombreuses années, j'étudiais les sciences naturelles à Harvard. J'étais un fervent croyant, aussi la sécularisation de l'enseignement a été une véritable déception pour moi. Je quittai l'établissement, aspirant à devenir écrivain, bien que rencontrant peu de succès dans ce domaine. Peu de temps après, mon père décéda, et je partis vivre dans le Sud.
En octobre 1890, j'étais à la Nouvelle-Orléans. Je travaillais comme rédacteur pour l'un des journaux locaux. Je suivis le meurtre de David Hennessy avec un grand intérêt professionnel et personnel. En pleine nuit, des inconnus avaient abattu le chef de la police. Malgré une traque acharnée, ses meurtriers ne furent jamais été arrêtés. Enfin, dix-neuf Italiens se firent incarcérer pour ce motif.
J'étais là pour leur lynchage barbare. Je me rappelle très bien deux des misérables tirés de leur cellule. Je dois admettre que cette vision était insupportable. Aussi, je m'extirpai de la foule et j'aperçus alors une autre personne qui quittait les lieux. L'homme en question était de taille imposante et incroyablement agité. Quelque chose chez lui me parut étrange, et je commençai donc à le suivre.
Un peu plus bas dans la rue, il me remarqua. Un coup de feu retentit dans la foule massée dans la prison et, à cet instant, il se mit à courir. Je le poursuivis, frappé par un sentiment d'abandon.
Ma poursuite me mena dans une ruelle où, se sentant acculé, l'homme s'était engouffré. Il me jeta au visage un nuage de poussière, qui m'aveugla. A mon plus grand dégoût, il paraissait avoir projeté un gros scarabée, que je sentais ramper sur mon visage. En m'éclaircissant la vue, j'arrivais à peine à le croire. Apparemment, l'homme était en train d'escalader le mur de briques de l'immeuble adjacent en en arrachant des morceaux. Il me lança quelque chose, mais me manqua. De peu.
Alors que l'objet heurta le sol, je réalisai qu'il s'agissait d'une longue et mince lame. Je m'enfuis dans l'instant, laissant l'homme disparaître sur les avant-toits.
Le Journal d'Harold Black
Non daté
Reliure en cuir noir, manuscrit, 6"x 8,25"
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Peu après, je me fis virer du journal. Mon rédacteur en chef, John C. Wickliffe, s'était opposé à ma présentation des événements du lynchage. Plus tard, il apparut qu'il y avait lui-même été impliqué, mais, à cette époque, j'étais au service de quelqu'un d'autre, le lieutenant-gouverneur de la Louisiane, Hiram R. Lott.
Mon travail de bureau était fatigant. Je buvais souvent et en quantité, passait mes soirées dans une certaine stupeur. C'est à cette époque que je rencontrai l'un de mes plus chers amis, Vincent Corsica. Une amitié nouée par le hasard. On se retrouvait, toujours la nuit, dans n'importe quel saloon. De quelques années mon aîné, il me donnait des conseils précieux sur bon nombre de whiskys et de cigarettes.
Pendant plus d'un an environ, à mesure que ma confiance en lui grandissait, je partageais toutes sortes de secrets. J'étais proche de M. Lott, et nous nous disputions souvent. Les récits de ces désaccords semblaient beaucoup intéresser Vincent et je les lui racontais volontiers, secrètement ravi de bénéficier de l'attention bienveillante d'un homme que je respectais tant.
Il eut pitié de ma santé et commença à m'emmener faire de longues promenades dans les bois et à pratiquer un peu de tir sportif. La première fois que je le vis sobre, je m'en souviens encore, je fus surpris par sa taille. Ces marches se transformèrent en randonnées et en parties de chasse, autant qu'elles eurent une énorme influence sur ma santé. Elles se révéleraient une pratique inestimable.
La dernière fois que je vis Vincent, on avait bu jusqu'au matin. Je narrai le drôle de désaccord à propos de la lubie de M. Lott. Il croyait beaucoup en un canal Atlantique-Pacifique traversant le Nicaragua. Je lui avais adressé un critique sévère : il y avait des problèmes à régler plus près de chez lui et l'effort au Panama était voué à un échec total. Quoi qu'il en soit, et contrairement à mon avis, M. Lott se rendit au Nicaragua et, l'après-midi même, je m'étais retrouvé de nouveau sans emploi.
On quitta le saloon à l'aube. Je mis cela sur le compte de la boisson, mais, alors que Vincent s'en allait, il me sembla se séparer et se multiplier, finissant par disparaître dans plusieurs ruelles à la fois.
Le Journal d'Harold Black
Non daté
Reliure en cuir noir, manuscrit, 6"x 8,25"
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Hiram R. Lott mourrait au Nicaragua, et un nouveau responsable serait affecté à son poste de lieutenant- gouverneur. A force d'errances sur les quais dans des états d'ivresse variables, je trouvai finalement un travail grâce à un dénommé Samson. C'est ainsi que je fus introduit à ce travail sanglant et violent. C'était très éloigné de l'écriture, bien que j'espérasse pouvoir relater mes aventures sous une forme feuilletonesque à l'avenir.
Par l'intermédiaire de ce Samson, je rencontrai un groupe de jeunes chasseurs et nous nous finîmes par nous retrouver dans les étages supérieurs de la nouvelle prison, près de Lawson, en un jour fatidique. Le premier de mes amis fut aveuglé par un jet d'insectes, qui rampèrent sur son visage, certains disparaissant à la base de sa gorge. Il hurlait, à peine conscient de l'ombre se dressant derrière lui. Nous assistâmes à la scène, bouche bée, alors que la silhouette atteignit sa pleine stature et, soudain, elle lui perfora le ventre avec une lame, avant de détourner son attention de sa victime. A ma connaissance, il s'agit là du premier meurtre de l'Assassin.
Alors que nous commencions à tirer, l'Assassin sembla se diviser en plusieurs entités se ruant sur nous. L'une me sauta dessus. Je la frappai pour me défendre, et elle se volatilisa dans un éclat. L'intérieur de ma bouche grouillait de pattes, de thorax et de mandibules, des coléoptères rampant jusque dans mes voies respiratoires. Le temps de m'en débarrasser, je vis un autre de mes amis se faire transpercer l'estomac par l'Assassin, alors que la créature esquiva l'ultime coup de hache de sa nouvelle victime. Il lui trancha ensuite la gorge, faisant jaillir des jets de sang d'une entaille fine et précise.
Alors, j'entraperçus le néant sur le visage de ce monstre. Et une forte émotion me saisit. J'eus une subite prise de conscience.
Depuis, j'ai juré sur les mots de mon père d'empêcher que cela se reproduise. Le massacre de mes camarades. J'armerai les chasseurs des connaissances nécessaires pour survivre ici.
C'est cet instant de lucidité qui a fait de moi ce que je suis aujourd'hui. Car dans le néant du visage de la créature, ce furent les traits de Vincent que je vis.
Le Journal d'Harold Black
Non daté
Reliure en cuir noir, manuscrit, 6"x 8,25"
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Je passai en revue tout ce que j'avais écrit ces dernières années. Je retournai mes humbles quartiers pour retrouver le moindre bout de papier sur lequel j'avais pu griffonner, sur lequel j'avais relaté mes souvenirs par écrit. Je rendis visite à des psychologues, à des chimistes et à des mystiques, tous ceux qui pouvaient faire quelque chose pour m'aider à me rappeler. J'avais besoin de me remémorer de tout ce que je pouvais sur Vincent.
Une note froissée m'amena dans ce lieu pour interroger sans relâche des étrangers. Un grenier délabré surplombant la prison où le lynchage a eu lieu. Vide de tout meuble. Encore une fois une impression de déjà-vu. En arpentant les rues, je me rendis compte que j'étais déjà venu ici. Il s'agissait de la ruelle où l'homme avait disparu. J'avais couché sur le papier tout ce qui m'avait paru pertinent.
Une autre piste me rapprocha de mon objectif. Apparemment, un autre chasseur avait vu l'Assassin. Son nom, Glanton. Je le trouvai en plein bayou dans une église abandonnée, loin sur les terres de chasse. Il était vêtu de noir et avait des os accrochés à ses vêtements, mais son visage était jeune.
L'Assassin était venu à lui une nuit, et ils s'étaient battus jusqu'au matin. La lutte ne s'était terminés que lorsqu'il était parvenu à infliger un coup de son Romero en pleine poitrine du monstre, ce qui le fit reculer et enfin fuir. Je lui demandai où cela s'était produit. Il rit et fit un geste désignant l'église. Il s'attendait à ce que la chose revînt.
Troublé, je retournai en ville. En rassemblant tous les éléments, j'avais un portrait précis de l'Assassin. Je présentai ces informations à d'autres chasseurs, et rapidement je me tins prêt à le retrouver et à le tuer.
Mais je n'en fis rien. Mes hommes m'arrêtèrent. Ils me promirent une part de la prime. Les informations que j'avais réunies étaient précieuses. Ils ne pouvaient pas courir le risque de me perdre.
Ils me demandèrent d'étudier les monstres à la place. De les éclairer. J'ai honte de le dire, j'y consentis. C'est ainsi que naquit ce journal, et qu'il a pu vous parvenir.
Éclaire l'ombre qui a tant trahi mes pas lors des jours les plus lumineux.
Extraits des recherches sur le Boucher
Non daté
La documentation est clairement peu fiable. Alors que nous reconstituons le puzzle, nous sommes forcés d'ignorer le manque de raison et de faire acte de foi. Les incohérences ne sont pas tout à fait surprenantes, compte tenu des sources et de la subjectivité des expériences rapportées. La situation dans son ensemble fait un certain sens, suit sa propre logique interne. Malgré cela, même moi j'ai du mal à croire ce que j'ai trouvé concernant sa première apparition en Louisiane.
L'énorme corps enflé est clairement un parent du sac à viande, avec des morceaux de bois et de métal jaillissant de la peau. Un tablier en cuir recouvre les abjections de son torse, une tête de cochon, et - d'une certaine façon c'est le détail que je trouve le plus difficile à croire - un crochet flamboyant. Il est à l'aise avec le feu et résistant à la chaleur - probablement grâce en partie au tablier - ainsi qu'aux coups contondants. Cette éponge à balles, bien que sensible aux attaques tranchantes, il est difficile pour moi d'imaginer comment ces gens ont réussi à la tuer. Une fois poussé dans une furie violente, son comportement deviendrait erratique et des flammes jailliraient du crochet. Je frissonne en y pensant. L'effroi que cela a dû être de faire face, au détour d'un coin sombre, aux yeux vides et au crochet ardent de cette bête invraisemblable...
Si on en croit les rapports, ce Boucher, comme l'ont appelé ceux qui l'ont chassé, est le produit de cauchemars. À moins que cela ne soit que la survivance de contes plus fantastiques les uns que les autres. Pouvons-nous vraiment séparer les faits de la fiction ? Peut-être pas, mais je suis poussé à continuer d'essayer, même si je ne peux jamais être totalement sûr de la vérité.
Extraits de presse du New Orleans True Crescent.
Auteurs: inconnus
Coupures de journaux, tailles variables
19 juillet 1893
UNE EXPOSITION RARE - Vous avez peut-être entendu parler de l'art de la taxidermie. Bien qu'on ne puisse le compter parmi les beaux-arts les plus illustres pour l'homme, il peut encore être pratiqué avec rafinement et talent. Personne n'a pratiqué cette activité avec tant de fantaisie que Walter Potter, un Anglais très réputé parmi ses pairs dans son pays d'origine. Des photographies de l'œuvre de Potter seront exposées au public à la maison du praticien local, Ariel D'aunoy, ce samedi, l'admission coûtant 5 cents.
22 septembre 1893
Venez voir le MUSÉE AMÉRICAIN DE BARNUM ! En ville, une semaine seulement ! Avec d'étranges et merveilleuses créatures uniques en leur genre. Choc et peur garantis. Des êtres préservés par les scientifiques pour inspirer et éduquer. Billets disponibles chez M. A. D'aunoy.
1er juin 1894
NE DITES PAS AU REVOIR À ROVER!
Si vous pleurez le décès de votre animal favori, pensez aux services de M. A. D'AUNOY. Oiseaux, chiens, lapins, écureuils et chats peuvent être préservés pour rester avec vous pour l'éternité. Rappelez-vous les bons moments que vous avez partagés, et amusez vos invités !
Appelez au domicile de M. D'aunoy entre 11 h et 15 h pour une consultation.
31 mars 1895
PRÊT POUR SA PROFESSION - Le corps du taxidermiste M. Ariel D'aunoy a été découvert par un groupe de pêcheurs sur la route du bayou de Stillwater dimanche dernier. On ignore comment il est arrivé dans un tel endroit ou les raisons du mauvais état dans lequel il a été trouvé, étant seulement identifiable grâce à un oeil de verre mal coulé. Si des lecteurs ont des renseignements sur les activités de M. D'aunoy au cours de ces derniers jours, ils sont priés de contacter le constable entre 8 h et 10 h. Il est également plus judicieux de se déplacer avec prudence après la nuit tombée.
23 octobre 1895
BIEN CONSERVÉ - Le grand incendie d'Alger a fait partir en fumée de nombreux biens précieux. Alors que nos reportages sont généralement assez sombres, une anecdote curieuse s'est avérée si remarquable que nous nous sommes décidés à l'imprimer. Passant au crible les restes d'une maison, um pompier a découvert intacte une curieuse collection de ménagerie d'animaux empaillés. Le collectionneur excentrique sera soulagé d'apprendre que les mesures d'ignifugation prises par le taxidermiste se sont avérées efficaces au-delà de toute mesure.
Entretien avec Mme Florence Frank
Enquêteur: constable de la Nouvelle-Orléans Date: 2 avril 1895
Manuscrit, questions omises(...), 8,5"x 11"
Monsieur, je vous demande pardon, mais je suis sûre que cet homme a fait s'abattre l'épidémie sur cette ville. Dieu ait son âme. La grippe a déjà prélevé un tel tribut. Mes propres fils souffrent de la toux. Mais Dieu a délivré son châtiment.
Maintenant je sais que le Bon Dieu a décrété que les animaux ne porteraient aucune âme dans leur corps. Ce n'est certes pas un mal. Mais aucun homme sain d'esprit ne choisirait une telle profession! Jamais de la vie !
(…)
M. D'aunoy a pris ses quartiers dans le voisinage, il y a un an. Je lui ai souhaité la bienvenue au nom de notre famille, comme il est d'usage de la part d'un digne voisin, et il m'a proposé de visiter son magasin, car il était censé vivre et travailler sur place. J'ai été choquée quand il m'a montré les étals de peaux. Il y avait des rangées et des rangées de couteaux fins et tranchants, et d'autres outils étranges que je n'avais jamais vus. J'ignorais à quoi ils pouvaient bien servir, mais à en juger par leur apparence, c'étaient là d'horribles ustensiles. Des choses acérées, effrayantes. Je déteste d'avoir à y repenser. J'ai immédiatement commencé à le prendre en horreur.
J'ai toujours cru que les animaux conservés étaient empaillés d'une certaine manière, comme un ours en peluche en quelque sorte. Je n'avais aucune idée sur les opérations nécessaires. Mais M. D'aunoy, avec une excitation fébrile, m'a expliqué qu'il réalisait des modèles d'argile des animaux, avant d'étirer ensuite les peaux sur eux comme pour les habiller de ces manteaux ! Il n'est pas étonnant que Dieu nous ait maudits avec cette épidémie. Seul un homme diabolique est capable de tels actes, croyez-moi.
Mon mari et moi lui avons alors clairement signifié qu'il n'était pas le bienvenu, et oui, nous avons encouragé nos voisins à faire de même. Il en allait de notre devoir de chrétiens. Evidemment, notre Tommy a fait preuve d'un certain penchant pour l'homme. Dans sa folie. Je lui ai interdit de franchir son seuil. Mais je suis sûre qu'il y est allé. Et se cacher ne soignera pas ce garçon.
Un jour, ce voisin détestable était tout simplement parti. J'aimerais pouvoir dire que je suis désolée d'apprendre qu'il est décédé, compte tenu de l'état dans lequel on l'a retrouvé. Mais c'était là l'œuvre de la justice divine, croyez-moi.
Le 4 mars. J'ai été forcé de fuir ma maison. La grippe a atteint notre quartier et on me l'a reproché. Je pensais que plus de gens comprenaient ma profession, surtout après que tant d'entre eux soient venus voir l'exposition Potter ! Je ne convoite pas la mort. Je préserve les animaux de cette manière pour les apprécier ! L'acte est une célébration de la vie. Je me sens profondément incompris, et pourtant j'en ris. Je partage le sort de tant de grands artistes avant moi, même si mon manque de compétence n'a pas rendu justice à cet art à mes débuts. J'étais mauvais avec les yeux, et les résultats étaient bizarres. Mme Glover s'est évanouie quand je lui ai ramené son Cleveland empaillé, allant jusqu'à me forcer de l'emmener pour le brûler. Depuis, je suis devenu beaucoup plus habile pour cette partie du corps. Elle n'avait pas tort. Les yeux de Cleveland lui donnaient un regard vitreux et démoniaque. A partir du moment où je me suis contraint à fabriquer moi-même les yeux, mon habileté n'a fait que s'améliorer considérablement.
J'espère retourner chez moi dans quelques semaines, bien que cela puisse paraître optimiste. Peut-être que l'épidémie aura emporté mes misérables voisins d'ici là. La nuit où je suis parti, les trois garçons avaient déjà la toux. Leur mère ne tardera pas à les suivre, une fois qu'ils seront décédés, s'il faut en croire la progression de la maladie chez leurs prédécesseurs. En pensant à la façon dont ils ont retourné contre moi les gens que je pensais être des amis, mes pensées deviennent morbides. Peut-être devrais-je y retourner et empailler les garçons. Cela montrerait à cette épave de femme à quel point je suis doué. Mais que suis-je en train de dire? Je n'ai jamais tué un animal. Serais-je capable de préserver un enfant humain? Je ne pense pas.
Le 5 mars. Ce bâtiment était un abattoir. Il me rappelle ma maison. Il y a plusieurs carcasses (de porcs) accrochées dans une pièce, bien que cet endroit semble avoir été abandonné depuis un bon moment, et il y a beaucoup de bois d'œuvre à partir duquel je peux construire des séchoirs pour les peaux. Il faut bien que je m'amuse un peu d'une manière ou d'une autre, durant le séjour où j'ai trouvé refuge ici, et je prévois de vouer mon esprit à la tâche de la préservation. Je devrai surmonter mon aversion pour la chasse afin de me nourrir, et je prévois de préserver et d'empailler tous les animaux destinés à rencontrer leur fin par ma main. J'ai installé mes quartiers dans une petite pièce avec une porte robuste et fonctionnelle et, dans une autre, j'ai rangé les instruments que j'ai pu rapporter de la maison.
En explorant les autres salles, j'ai trouvé la preuve que quelqu'un partageant ma passion, bien que de manière plus odieuse, a habité ici autrefois. J'espère ne pas le rencontrer, mais comme je l'ai dit, cet endroit semble vide depuis un certain temps.
Demain, je construirai plusieurs séchoirs et je commencerai par faire sécher les peaux des carcasses de porcs que j'ai mentionnées, et peut-être par préparer une des têtes pour une utilisation future. Au moins, cela fera un bon entraînement.
Le 9 mars. Les événements des deux derniers jours peuvent avoir une importance historique significative. Bien que ma main tremble alors que j'écris ces lignes, j'ai l'intention d'enregistrer les faits avant que les défauts de mémoire et l'imagination les déforment. Si vous lisez ceci, sachez que ce n'est pas une exagération ou une affabulation, cette histoire est vraie.
J'étais en promenade. Je suis un mauvais tireur et un mauvais chasseur, et j'ai dû consacrer une grande partie de mon temps ici à la poursuite du petit gibier pour mon souper. En parcourant les terres, je suis tombé sur une énorme carcasse de plus de six pieds de haut et d'au moins trois cent cinquante livres. Sa chair était molle, farineuse et pâle, et ses épaules s'ouvraient sur un puits de sangsues, à présent mortes, mais ne semblaient nullement constituer une transformation de ce corps. Je n'ai jamais rien vu de tel, animal ou humain. La créature n'avait pas de tête ! Ce n'est pas que celle-ci ait été sectionnée de son corps, non. L'absence de cet appendice paraissait plutôt relever de sa forme naturelle.
J'ai été très secoué par cette vision, mais aussi excité. Immédiatement une idée a commencé à se former. Je pourrais conserver ce spécimen unique, le vendre à des forains (ou, oserai-je l'espérer, à Ward ?) et en obtenir une petite fortune! Il a fallu beaucoup de travail pour déplacer le corps sans aide, mais j'ai trouvé de la corde et l'ai lentement hissé sur un petit chariot, que j'ai pu ramener à mon atelier de fortune. La porte était assez grande pour que je puisse le transporter directement dans mon laboratoire. Je l'ai dépecé immédiatement.
Ses organes ne m'étaient pas familiers, en forme autant qu'en substance. La peau était épaisse et plus dure que son apparence le laissait supposer, comme celle d'un éléphant peut-être. Les sangsues devraient être assez faciles à conserver - elles ont une texture résistante et une forme simple à imiter dans l'argile. La créature sera plus difficile. J'ai commencé le chevalet, et je suis jusqu'ici heureux de mon travail. Sans cerveau ni yeux à enlever, c'était une tâche beaucoup plus facile que le moindre petit chien. Et pas de problème avec le moulage des yeux cette fois-ci!
Le 11 mars. J'attends toujours que la peau sèche. Je commence à être agité et me suis donc rendu en ville boire un verre. Les nouvelles sont mauvaises. On y évoque une épidémie maintenant, car les choses ont empiré. Beaucoup d'habitants sont morts, et les cadavres s'entassent dans les rues. Il serait prudent d'attendre ici le plus longtemps possible et d'éviter les malades.
Le 17 mars. La peau est enfin sèche, et j'ai pu la placer sur l'étendoir ce matin. J'ai trouvé une grande bobine de fil, ce qui devrait aider à tenir la forme. Mais c'est une masse lourde et peu maniable, et j'ai dû attacher le corps à un certain nombre de morceaux de bois pour le faire tenir debout. Sans accès à des matériaux plus modernes, je suis obligé d'improviser. Cela semble très effrayant. Je n'ai aucun doute sur le fait d'en obtenir une coquette somme.
Le 18 mars. Elle a tenu toute la nuit ! Il faisait chaud hier, et j'ai craint que la chaleur puisse la détériorer. Cependant, elle est restée intacte. J'ai enroulé mon tablier de cuir autour du corps pour m'assurer que le tout tienne le coup dans cette posture et, pour cacher l'incision que j'ai faite en hâte sous le choc, pour examiner les entrailles.
C'est un endroit lugubre où vivre, mais pas aussi mauvais que peut l'être un atelier. Dans une réserve, j'ai trouvé une grande quantité de viande conservée par salaison. Au début, l'odeur était insupportable, mais cette viande m'a rassasié pendant que je travaillais. Je me sens plus optimiste que jamais. C'est la chance qui m'a amené ici, et ce monsieur va sûrement assurer ma carrière. Il y a des bruits horribles la nuit, mais je dors.
Le 19 mars. La créature paraît beaucoup trop dérangeante sans tête. Peut-être cela semble stupide - c'est un monstre après tout -, mais j'ai décidé de greffer une tête de cochon sur le corps pour atténuer le tableau : l'expérience a été un succès. Mais la chose a l'air encore plus horrible. Maintenant, je dois trouver un moyen de la transporter en ville à mon retour. Il y a une tempête ce soir, et une partie du plafond de ma chambre s'est effondrée. Je vais dormir dans l'atelier, du moins si le bruit du tonnerre ne m'en empêche pas.
Extraits des recherches sur l'Araignée
Non daté
Plus de gens qu'on ne le pense souffrent d'arachnophobie. Une peur primitive de quelque chose de vénéneux se cachant, tissant des pièges, capable de ramper sur n'importe quelle surface. En contradiction, cependant, avec sa fonction domestique : garder un logement vide de mouches et d'autres bestioles indésirables. Si une araignée de la taille d'une pièce de monnaie reste évidemment gérable, quand elle a la taille d'un cheval, même l'homme le plus rationnel et logique battrait en retraite, horrifié face à ce monstre à huit pattes, les lustrant avec ses mandibules, crachant des jets de toile en quantité. L'Araignée est l'un des exemples les plus extravagants et monstrueux de l'hystérie qui a saisi le bayou. Un exemple qui, dans ses dimensions multiples et ses itérations exhaustives, justifie cependant cette hystérie.
Les références sont nombreuses dans les archives, évoquant une chose ni tout à fait humaine ni tout à fait arachnéenne, un amas de membres semi-conscient, nocif pour le corps et l'esprit.
Les chasseurs étaient pragmatiques, si l'on peut dire. La plupart des informations conservées concernaient la façon de combattre une telle bête. Elle frappe fort, puis bat en retraite dans l'ombre pour
préparer son prochain assaut. On conseille aux chasseurs de rester en mouvement, car l'Araignée peut, semble-t-il, cracher du poison, qui reste en suspension quelques instants dans l'air.
Les armes de mêlée, tranchantes ou contondantes, se sont avérées efficaces pour disloquer ses membres et briser son exosquelette. Le poison et autres toxines sont eux sans effet.
Je suis sûr qu'une étude plus minutieuse du texte original révélerait sans doute plus d'informations.
Les meilleures sources que j'ai trouvées pour travailler ont été des entretiens donnés par le célèbre John Victor. Une description physique détaillée et des références à Harold Black et à Scognamiglio (ce dernier restant bizarrement silencieux sur le sujet dans ses propres écrits). Quelques pages manquent, mais les plus pertinentes sont reproduites ici.
Ce que l'on sait cependant, c'est que cette Araignée est parmi les plus grandes incarnation du Mal qui se tapit ici. Plus on pourra en découvrir sur elle, plus on comprendra ce qu'il se passe.
Entretien avec John Victor concernant l'Araignée Enquêteur: T. Collins
Non daté
Tapuscrit, questions omises (...), 8,5"x 11"
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-2-
(...)
Du Dr Reed, il n'y avait aucune trace, mais le reste de son groupe était mort. Pendant combien de temps se sont- ils cachés là-haut ? Des corps décharnés, étendus là où ils étaient tombés, des mouches les recouvrant tels des immondes linceuls de vermine. Les poitrines béantes, les organes dévorés.
J'ai creusé une tranchée pendant que la pluie tombait. L'effort et le froid humide m'ont épuisé. J'ai traîné le premier corps à travers la boue, de la grange au trou. Il a laissé une traînée d'abats. Les corbeaux se sont jetés dessus. Ils ont soulagé leur faim de nécrophage au passage de chaque cadavre que j'ai transporté. Quand j'avais le dos tourné, ils fondaient sur les viscères, toujours plus enhardis.
Le dernier corps était le plus petit, une fillette. Je me souviens de son visage. De ses yeux blancs. Les corbeaux ne se donnaient même plus la peine de fuir à ma vue, repus. Je les ai chassés de mon passage, traînant le corps de cet enfant dans la fange, trop affaibli pour le porter. La nuit est tombée, alors que je rebouchais la fosse commune, les charognards méprisant le reste de leur festin.
La première fois que nous avons combattu l'Araignée, je me suis souvenu de cette nuit, de cette fosse, de ce visage d'enfant. Nageant vers moi, s'extirpant de la terre humide et de ma mémoire.
Nous n'avons jamais retrouvé la tombe que j'ai creusée. Trop de longues nuits. Trop de granges en ruine. Trop de fosses excavées, d'une terre retournée cent fois, labourée par les processions de chasseurs enterrant les morts et les tuant à nouveau.
Mais plus tard, ce fut bien l'œil de la fillette qui m'observait depuis un repli de chair de l'Araignée, hurlant et crachant. La bile empoisonnée a brûlé mes yeux comme la fournaise de la géhenne. J'étais aveuglé, je suis sorti de son nid en titubant, frottant mes yeux pour les nettoyer.
A la vue de cet œil, la pensée que Reed en était responsable m'a frappé. Mais c'était impossible. Même avec ses facultés les plus macabres, il en était incapable. L'Araignée était l'œuvre de quelque chose de plus maléfique. De plus primitif.
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Les autres ont refusé d'entendre une telle chose et refusaient de me croire. Ma légitimité à ce moment était en berne. Mais, à bien y repenser, je ne l'ai pas remarqué alors. C'était pourtant évident.
Je m'en rappelle. « John », dit Huff, « votre témoignage est tout simplement erroné. La forme que cet être a pris, que vous pensez être celle d'une araignée, est de la classe des insectes Arachnida, qui, bien sûr, appartient à l'espèce insecta. Nos récits de ce démon corroborent tous la simple observation selon laquelle, dans toutes ses diverses manifestations, il a une prédilection pour la forme d'un insecte - reflétant ainsi la noirceur de ses propres desseins », ou quelque autre ineptie de ce genre. Les autres en convenaient.
Puis les autres chasseurs ont apporté leur témoignage. Une telle bête existait. Elle allait à l'encontre de tout ce que nous savions. Pourquoi une araignée ? Jusqu'à Scognamiglio lui-même, un vrai génie, s'il y en avait jamais eu un assez stupide pour chasser, bien sûr. En quoi était-elle différente ? De quoi était-elle faite ? Pour moi, il était trop tard, le tort à ma réputation avait été fait, l'AHA ne m'écoutait plus. Mais c'est une autre histoire. Nous aurons l'occasion d'y revenir, tout cela concerne les jumelles. Enfin, peu importe.
Nous avons fait ce que nous avons pu pour la trouver et la tuer, et un chasseur y est parvenu. Daniel Glanton. Ah, ce nom vous est familier ? Il a été le premier dont j'ai entendu parler. Nous avons tous soupiré de soulagement. Puis, un autre chasseur a prétendu l'avoir tuée également et l'a prouvé. Puis un autre. Puis je l'ai moi même tuée. J'ai fait mon possible pour vérifier les histoires, et une tendance semblait se dégager. Il y a plus d'un spécimen de cette chose. Mais jamais plus d'un à la fois, si cela est logique. Elle se reformait, se régénérait. Scognamiglio aurait pu l'expliquer mieux que moi.
Les récompenses devenant de plus en plus importantes, la concurrence, elle, devenait plus féroce. Les rivalités amicales ont donné lieu à de véritables fusillades. Nous en voulions tous notre part. Pas au sens littéral, bien sûr, le rituel consumant en grande partie son corps.
Cela restait un défi à notre entendement et, bien que je ne l'ai vu qu'une fois, le visage de cette fillette restait gravé dans ma mémoire.
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Je vous ai déjà dit que l'Araignée m'avait douloureusement empoisonné la première fois que je l'ai combattue. Je ne sais pas si ça a affecté ma mémoire, si son poison peut produire cet effet, mais cela semble plausible, parce que je ne me rappelle pas grand-chose de cette nuit-là.
J'étais passé par un quai, au centre de la zone morte. Scognamiglio a présumé plus tard que c'était probablement le lieu d'habitat où elle s'était manifestée pour la première fois. Je ne peux pas attester que cela soit exact.
Quand je suis arrivé, il y avait un chasseur se vidant de son sang dans la boue. Dans une main, il tenait une machette et dans l'autre, un appendice non humain. Je l'ai reconnu, une figure renommée de l'Alabama. J'ai abrégé ses souffrances.
Je ne le savais pas à ce moment-là, mais cette partie de corps appartenait à l'Araignée. C'était un avant-bras auparavant, je pense. Trop d'articulations, l'une se terminait par une grosse jointure et se ramifiait en deux doigts ou orteils déformés. Impossible à définir précisément. Ce membre était pourvue d'un gros ongle noir. La chair était nue et boursouflée, là où elle n'était pas calleuse.
La fonction exacte de cet appendice est vite devenu évidente. En entrant dans le dock, je pouvais entendre bouger quelque chose, mais je ne voyais pas d'où cela provenait. L'intérieur était étrange, comme s'il était couvert de quelque chose : les angles étaient adoucis, comme pris sous des couches de poussière. J'ai aperçu les fils géants de toiles blanches, alors que ma vue s'ajustait à la lumière.
Je me suis alors retrouvé dans une pièce ouverte, la lumière s'invitant par les fenêtres supérieures, une espèce de bateau à moitié construit y pourrissait. Mais je n'arrivais pas à situer l'origine de ces bruits.
Un liquide visqueux noir, une goutte de la taille de mon poing, est tombé sur ma manche. Instinctivement, j'ai suivi du regard le filet laissé par la bile gluante, au-dessus de moi, vers le plafond, où son oeil regardait derrière elle. Accrochée à une poutre, prête à attaquer, tapie.C'était la masse tordue et difforme de ma proie. Alors qu'elle s'apprêtait à bondir, j'ai eu le temps de tirer un seul coup. Il a dû frapper un point sensible : le monstre, pendant un court moment, a stoppé sa course. Un instant qui, à la réflexion, m'a sauvé la vie.
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Quand j'ai tué l'Araignée, j'étais mieux préparé. J'avais cherché dans le journal de Black les pages pertinentes, mais je craignais qu'elles ne manquent à ma copie, qui est peut-être le seul exemplaire restant.
À l'époque, cependant, celui-ci avait accompli une prouesse remarquable en compilant ces informations. Nous étions profondément divisés, chaque chasseur travaillant pour son compte. J'aurais alors préféré tuer plutôt que de partager un secret de combat âprement obtenu. Black avait réussi à en dégager des centaines. Bien sûr, le prix en avait été payé par le sang, mais simplement pas le sien. La connaissance est bien sûr d'autant plus précieuse qu'elle est peu répandue.
L'Araignée était constituée de nombreuses formes humaines, assemblées en une seule entité. Black nomma l'humain central «< l'entité alpha ». C'est que, en fin de compte, la créature possède une tête, située entre ses mandibules, siège de ses sens et de ses capacités. Elle avait une masse bulbeuse et gonflée sur le dos. Il s'agissait des poumons, du cœur, de l'estomac. Tous abondamment irrigués pour procurer à l'Araignée endurance athlétique et agilité.
Le hic, c'est qu'un homme n'a pas autant de membres. Il aura fallu en greffer quelques-uns de plus. La provenance humaine de certains est encore identifiable, pour d'autres elle ne l'est pas. Il reste difficile de distinguer ces membres les uns des autres. Black a observé que certaines jambes avaient jusqu'à cinq articulations. Les mandibules sont la partie plus déformée, chacune se composant de deux bras fusionnés ensemble. Elles possèdent la force de transpercer un homme.
Le groupe de Reed en avait engendré un monstrueux spécimen. J'y avais même contribué en les enterrant dans une fosse commune. C'est que, voyez-vous, pour se reformer, l'Araignée nécessite un certain nombre de personnes ayant partagé des souffrances insurmontables. Le bayou en était rempli.
Et donc, si elle est humaine par sa structure organique, d'autres points restent sans réponse : comment fabrique- t-elle de la toile ? Comment produit-elle son poison? Black ne pouvait qu'émettre des hypothèses. «Inversion des fonctions du foie ?» Je me souviens qu'il avait annoté cela dans la marge. Ça n'a aucune logique pour moi. Ça pourrait expliquer sa résistance aux toxines et aux poisons eux-mêmes. A plus forte raison si on songe au but dans lequel elle a été conçue.
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Et c'est exactement ce que Black se demandait. Dans quel dessein cette chose a-t-elle été conçue pour s'avérer si meurtrière ? Tellement plus développée que les autres. Il voyait en elle une sorte de bâtisseuse, comme le suggéraient ses énormes cocons dans l'église, par exemple. Un vecteur d'incubation de la maladie de plus en plus infectieux.
Scognamiglio avait sa propre théorie. Il me l'a même expliquée une fois. Je ne me souviens pas des circonstances de notre rencontre. C'était peu après que j'en ai moi-même tué une. Je crois qu'il a même encaissé ma prime.
Il a dit que certains sbires du Diable, du Seigneur des Mouches, du Sculpteur, peu importe comment vous voulez l'appeler, pouvaient subir des dégradations. Pas souvent, mais cela pouvait arriver. En s'affaiblissant, ils redevenaient sauvages, ou quelque chose de comparable. Difficile à imaginer, n'est-ce pas ? Scognamiglio spéculait sur le fait que l'Araignée avait pour rôle de s'assurer que cela ne se produise pas. Elle était plus rapide et plus forte que tout autre spécimen, symboliquement différente des formes de vie insectoïde d'autres manifestations. Sa fonction était d'effectuer une sélection. Détruire les mauvais éléments. Les piéger dans sa toile. Les tuer. Les dévorer.
Je n'ai jamais été témoin d'un tel comportement, je ne l'ai jamais vu, aussi je n'en ai rien cru. Scognamiglio cependant, était un type intelligent. Il a plaidé sa cause. Il a expliqué que, de toute évidence, quand les chasseurs traquaient cette créature, le Seigneur avait bien autre chose à faire que de séparer le grain de l'ivraie. Mais ça ne l'a pas aidé en fin de compte, n'est-ce pas ?
Pour en revenir à Black, l'Araignée était là en tant que constructrice, en quelque sorte. Vous auriez pensé que nos priorités auraient été clairement autres. Que si l'Araignée mangeait des éléments néfastes, nous l'aurions laissée exécuter sa basse besogne. Moins de proies à tuer pour nous. Mais il semble plus légitime de considérer qu'on devait l'empêcher de bâtir quelque chose de nouveau, non ?
En toute honnêteté, même en connaissance de cause, j'ignore si nous aurions fait les choses différemment. Je suis enclin à croire Black. Moins hypothétique. Après tout, ce à quoi elle sert n'a pas d'importance. C'est qu'elle meure qui compte.
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La question du bec est d'une importance capitale. J'avais d'abord supposé que c'était un masque, fabriqué à partir des détritus récupérés que la créature affectionne tellement. Cette théorie était supportée par le fait que la composition du bec ne ressemble absolument à aucun autre oiseau catalogué par l'homme à ce jour. Cependant, la dissection révèle que la périphérie de la structure du bec est fusionnée avec l'os du crâne, bien que les mandibules et la musculature environnante restent curieusement positionnées, non fonctionnelles, et montrent de nombreuses cicatrices. Le tissu cicatriciel est singulier, il présente des attributs à la fois de tissus chéloïdes et hypertrophiques, mais marqués d'une telle façon qu'ils suggèrent un processus de guérison violemment expédié.
À partir de là, je ne peux que conclure que le bec ne faisait originellement pas partie de la physionomie de la bête, mais qu'il est plutôt un ajout relativement récent – ajout qui n'a pu être effectué que via une horrible procédure chirurgicale – et que le processus de guérison a été accéléré et déformé par le processus de transformation, duquel je ne connais toujours, à mon grand désespoir, que trop peu de choses. Je frissonne rien que d'y penser, puisqu'il m'est impossible d'imaginer des circonstances par lesquelles, un homme pourrait accepter, de son plein gré, qu'une telle chirurgie ait lieu, ou qu'il puisse exister un médecin disposé à l'effectuer. Trouver ce médecin - possiblement sous l'emprise de la corruption lui-même - pourrait nous donner de très précieux éclairages sur cette créature. Peut-être que le Sculpteur n'est pas, finalement, l'individu le plus outrageusement nuisible du Bayou. Il suffit de lire les gros titres des journaux quotidiens pour découvrir l'ahurissante capacité de cruauté chez le genre humain.
Notes de recherche
Manuscrites
Non datées
Une rumeur - même si elle mélange les mythes et les faits - m'a fourni plusieurs pistes d'enquête intéressantes, afin de mettre des mots sur des histoires que la physionomie et la chair ne peuvent conter. Même lorsque les rumeurs ne fournissent que peu d'informations concrètes sur un spécimen, elles éclairent souvent l'état de notre inconscient collectif.
Il y a deux interprétations distinctes répétées parmi les Chasseurs qui se rassemblent pour partager leurs histoires autour de piètres rafraîchissements nocturnes. Ceux qui ont affronté Cleptobec au combat mettent fortement l'emphase sur son comportement - les hurlements stridents, empreints de douleur, l'obsession pour les volatiles et l'accumulation compulsive de rebuts et autres objets, à la fois morbides et banals. Ce sont ces Chasseurs qui lui ont apposé ce nom, devenu jargon, et le même groupe suggère que la créature est plus oiseau qu'elle n'est humaine - que ce soit par l'observation proche ou par désir de soulager leur conscience. Il est en effet, bien plus facile de tuer un oiseau qu'un homme. Mais bon, je suis peut-être naïf.
Ceux qui n'ont pu apercevoir Cleptobec que de loin ou qui ont entendu parler de cette effrayante silhouette sont convaincus que c'est la Mort en personne, venue errer dans le Bayou. Même si l'on a réussi à me convaincre de nombreuses étrangetés, je trouve que ce récit en dit plus long sur le conteur que sur la bête à bec. Ayant vécu au milieu de la corruption et ayant été témoin des causalités du Sculpteur pendant de nombreux mois, je sais qu'ils voient la Mort partout où ils regardent. Même si elle est factuellement incorrecte, la métaphore tient toujours. La Mort hante bien le Bayou, affamée et infatigable, ramassant tous ceux qu'elle croise avec une régularité implacable d'horloger. La mort marche parmi nous, même si ce visage becqué n'est qu'un parmi les nombreux masques qu'elle daigne montrer à tous ceux qui finiront par la rencontrer.
Cabinet de Charles Burke, Avocat
Transcription d'interview, dactylographiée
PRÉSENTS: Charles Burke (Avocat), Avis Wyndham, Jr. (Inculpé), Mary May Sterling (Transcription)
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CB: Bonjour, M. Wyndham.
AW: (silence) (hochement de tête)
CB: Vous êtes du genre silencieux. Je vois. Eh bien, nous pourrons peut-être réussir à ce que cela fonctionne pour nous au tribunal. Commençons par les chefs d'inculpation : 25 accusations de meurtre au premier degré, y compris le meurtre de votre propre père, Avis Wyndham Sr., et des charges additionnelles en attente qui vous lient à une douzaine d'autres cas de personnes portées disparues. Et vous comptez plaider non coupable?
AW: (hochement de tête)
CB: Je vois. Maintenant, mon garçon, en tant que votre Avocat, je suis sous serment pour garder tout ce que vous pourrez me déclarer entre nous - enfin, entre vous, moi et Mary, ici présente. Donc, je dois absolument savoir. Avez-vous tué l'un de ces hommes ?
AW: Non, monsieur, je les ai pas tués. J'en ai pas tué un seul.
CB: Les preuves semblent suggérer que vous connaissiez ou aviez rencontré nombre d'entre eux. Est-ce la vérité ?
AW: Non, monsieur, je les ai pas tués. J'en ai pas tué un seul.
CB: Les preuves semblent suggérer que vous connaissiez ou aviez rencontré nombre d'entre eux. Est-ce la vérité ?
AW: Oui, monsieur.
CB: Êtes-vous impliqué dans leur mort, de quelque façon que ce soit ?
AW: Je pense que je peux dire qu'ils l'ont bien cherché.
CB: Comment ça, ils l'ont bien cherché, M. Wyndham ? Ne tournez pas autour du pot.
AW: Tout le monde sait qui traîne dans le Bayou, M. Burke. Tout le monde parle que de ça. Vous voulez pas l'admettre. Mais vous savez tous ce qu'il y a là-bas. Me semble bien que celui qui choisit d'aller voir, c'est parce qu'il a envie de mourir. La Mort attend, elle nous attend tous. Me semble bien que montrer à quelqu'un l'endroit où elle se cache,c'est la même chose que lui vendre une arme à feu. Y a rien de mal à ça. Y a rien d'illégal. C'est pas moi qu'appuie sur la gâchette.
Notes de recherche
Manuscrites
Non datées
Mais, qu'en est-il des oiseaux ? Ils sont arrivés avant l'apparition de la première bête à bec ! Ils sont spécifiquement attirés vers le Cleptobec, - pas seulement par la soi-disant puissance du Sculpteur - c'est évident dans leur comportement. Mais, la temporalité de leur apparition indique une prémonition de ce - et de qui - allait arriver.
C'est une grande source d'inquiétude, et cela ne correspond pas au schéma établi. Ce qui veut dire que j'avais simplement pris mes désirs pour des réalités dans les comportements que j'avais précédemment identifiés. Mon esprit s'emballe, je suis très mal à l'aise. Quel pénible futur l'arrivée soudaine de ce nouvel ennemi présage-t- elle ? Allons-nous être contraints d'affronter un groupe toujours plus nombreux d'adversaires hideux ? Pendant combien de temps y aura-t-il assez d'hommes pour continuer cette effroyable guerre ?
D'autres cas suggèrent que le Sculpteur ne crée pas en partant de zéro, mais se sert plutôt de ce qui est déjà présent, en le déformant et le façonnant jusqu'à ce qu'une nouvelle forme émerge, une qui soit plus adaptée à ses objectifs. (Ou peut-être, plus familière ?) Je ne peux deviner la raison d'être de cette nouvelle monstruosité, mais l'apparition prématurée des oiseaux semble m'indiquer qu'ils étaient plus qu'un simple pion cette fois-ci. J'ai commencé à passer les documents au peigne fin, à la recherche d'un signe, d'un bout de preuve. Dans les autres cas, je n'avais pas formé de théorie jusqu'à longtemps après l'événement initial. Mais, un procès a retenu mon attention, un homme appelé Avis Wyndham, accusé d'avoir assassiné son père, paisible amateur d'oiseaux, et une bonne douzaine d'autres individus. Ce sont les détails à propos des oiseaux qui ont attiré mon attention. Sa déposition s'est faite avec une bonne humeur perturbante, et dans une complaisance presque annonciatrice, où il insiste sur son innocence et invite le jury à visiter le Bayou de lui-même. Il n'a actuellement pas l'autorisation de recevoir des visiteurs et je n'ai pas les moyens de soudoyer cette poche à gnôle qui lui sert d'avocat.
Cabinet de Charles Burke, Avocat
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CB: Eh bien, mon garçon, nous avons du pain sur la planche. L'accusation croit avoir des preuves vous plaçant sur les lieux d'au moins 14 de ces meurtres. Vous n'avez pas d'alibi, pas d'amis, de propriété, de travail et aucune famille proche encore en vie. D'ailleurs, étant donné votre passif, et votre âge, je ne sais, pour l'amour de dieu, comment vous avez réussi à réunir l'argent pour payer mes honoraires, mais vous n'êtes pas jugé pour cela. Pas encore, dans tous les cas. (rires), Mais c'est du sérieux, mon garçon. Si nous voulons avoir une chance de vous faire sortir de cette salle d'audience en homme libre, nous allons avoir besoin d'une putain - pardonnez mon langage - d'histoire. Commençons par votre Père. L'accusation ne manquera pas d'utiliser sa mort contre vous, par tous les moyens possibles. Parlez-moi de votre relation personnelle, quel genre d'homme était-il. Et gardez donc votre propension au mutisme pour la salle d'audience. Ce qu'il me faut, c'est une histoire.
AW: Eh bien, j'imagine qu'il va falloir commencer à la guerre. Papa a perdu sa première jambe à la guerre. Son bras, c'est arrivé ensuite. Quant à l'autre jambe, eh bien, c'est une autre histoire. Peut-être que nous y viendrons plus tard.
Il travaillait comme chiffonnier et ça lui convenait plutôt bien. Il se baladait avec son vieux chariot pour récupérer de vieux pots, poêles et rebuts, des bouts de chiffon et tout ça. Apparemment, plus un objet était défoncé et plus il l'aimait. Ça voulait dire que c'était quelque chose qu'il pourrait réparer. Quelque chose qu'il pouvait démonter, puis remonter. Il adorait bricoler avec ce vieux bric-à-brac.
Il est revenu de la guerre, il a rencontré maman, paix à son âme, et ils m'ont eu, moi. Se sont jamais mariés, ces deux-là. Ils s'appréciaient pas trop en fait. Y avait pas vraiment d'animosité entre eux non plus, mais vous savez comment sont les gens avec les couples qu'ont des gosses sans être mariés. Y a fallu que je fasse la paix avec ça.
Papa était un gentil. Un gars tranquille. Un type paisible. Tous les voisins étaient d'accord là-dessus. Mais, ils ne savaient pas ce qui se passait dans cette maison aux heures sombres. Y en avait pas un seul d'entre eux qui savait comment il était vraiment, si ? Eh bien, ils vont finir par le découvrir maintenant.
Le vieil Avis, le Chiffonnier et l'Homme de crâne. (rires) Il avait pas trop de temps pour moi. J'étais pas digne de son temps. En fait, j'étais digne du temps de personne. Tous les voisins étaient d'accord sur ça aussi.
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AW (suite. page 2) : Papa adorait les oiseaux. Il en gardait quelques-uns dans une cage en bois et les baladait avec lui dans sa satanée carriole. Les clients adoraient ça. « L'homme-oiseau est de retour ! » C'était ce qu'ils criaient quand ils apercevaient son chariot, et ils commençaient à rassembler leur rebuts pour lui..
Une vraie petite pie que c'était, le papa. Il allait partout dans le bayou, là où personne d'autre ne voulait aller. Les gens appréciaient ça. Ils l'aimaient bien parce qu'il se souvenait d'eux. Ils l'aimaient bien pour ses petits oiseaux de compagnie. Ça le dérangeait pas de coincer une roue dans la boue parfois, et il aimait bien les histoires. Ils ont de sacrées bonnes histoires par là-bas, du genre à dormir debout - ou plutôt c'est ce que je croyais. Maintenant, je sais que c'est pas des histoires du tout. Je l'ai appris à mes dépens. Enfin, bon. Un jour, il m'a laissé venir avec lui - ça devait être à peu près vers la fin de l'été et c'est la dernière fois où je l'ai vu vivant – z'êtes déjà allé dans le Bayou, M. Burke ?
CB: Pas récemment, non. Mais je ne vois pas le rapport. Racontez-moi votre dernière journée avec votre père.
AW: Il faisait horriblement chaud, cette dernière semaine d'août, vous vous rappelez ? C'était torride et moite, l'air donnait l'impressoin qu'il pullulait d'insectes. Semblait que tout le monde était à cran. Les disparitions pour lesquelles ils veulent me faire porter le chapeau, c'était déjà dans les gazettes, et la grippe aussi, et tout le reste. On avait enterré deux clients cette semaine-là – venus pour les rebuts et restés pour les enterrements et il y avait des fusillades tout le temps, on pouvait à peine dormir à cause du bruit des pétoires. Y avait de plus en plus de gens étranges qui débarquaient en ville aussi. Ils arrivaient en train et ils repartaient en cercueil.
Enfin bref, on s'est embrouillés. Je... J'étais en pétard contre lui. Je voulais qu'il s'occupe de moi. Qu'il arrête de parler à ses stupides oiseaux. Qu'il commence à se souvenir qu'il avait un fils. Et j'ai honte de l'admettre, mais cette nuit-là, j'ai zigouillé ses oiseaux. Je leur ai craqué le cou et j'les ai laissés là pour qu'il les trouve. Papa m'a dit, y a pas un homme bon qui oserait faire du mal à un innocent petit oiseau, Avis. Mais qu'est-ce qu'il en savait ? Ça existe pas les hommes bons. Pas moi, pas vous et certainement pas papa.
Les gens disaient que papa était un homme bon pour ce qu'il avait fait en se battant dans cette guerre. Mais c'est compliqué ce qui se passe dans une guerre. Ça a pas d'importance le camp pour lequel on se bat, la guerre, c'est toujours un pacte avec le Diable. Et on ressort pas indemne d'un pacte avec le Diable. Y a pas de gagnants. Y a juste un peu plus de fissures qui s'ouvrent dans le monde pour que le Diable passe au travers. Papa s'est fissuré et le Diable est arrivé à travers lui. Papa s'est fissuré et il a apporté le Diable, directement dans notre maison. En moi. Alors, je lui ai rendu, le Diable.
Beaucoup de gens confondent le silence avec le calme. Papa a fait cette erreur. Il est plus trop silencieux maintenant, pas vrai, avec une grande gueule comme ça, non, c'est sûr qu'il est plus trop silencieux maintenant.
Harold Black, La Nature des phénomènes des marées : Mâchoires de mort, allées et venues de la mer
Nous avions tort au sujet de la lune.
Il existe des marées qui échappent à son influence. Car le va-et-vient de ces eaux laisse une ombre, et les ombres de cette marée sont sous le joug d'un titan de pourriture. Voilà pourquoi la lune est nue: chaque phase de ténèbres fait courir ses dents le long de cratères et vallées afin de flétrir toute luxuriance qui tenterait de s'y développer.
La Gangregueule, comme nous appelons ce spécimen d'alligator femelle, défie la physiologie de tout reptile aquatique connu ou de toute créature descendant de rangs taxonomiques « vivants ». La putréfaction a rongé son crâne, le laissant nu et lisse. Elle est tout à fait capable d'anéantir trois hommes adultes. Les mâchoires instillent une peur d'ordre paléolithique, ressentie par les premiers mammifères ayant vu leurs parents éviscérés par les reptiles.
Plus encore, le crâne révélé est un capteur d'énergies inconnues de l'homme. Les incompétents parlent d'électricité, mais le terme « énergie nécrophage » paraît plus approprié.
Un déchirement constant de la physique tourbillonne à l'intérieur de l'abdomen du reptile. Je crois qu'elle a ingéré un éclat de firmament cosmique. Cela permet la diffusion de maladie et d'autres composés organiques issus d'une « Terre des morts » autour de la Gangregueule que l'on vient provoquer. Ces types de primordium noir pourraient être la source de toute décomposition connue.
Certains fous ont amplifié les énergies « créatrices » de l'abomination au moyen d'une cage électrique. Cependant, nulle cage ne saurait retenir bien longtemps cette créature. Car la Gangregueule a foulé des terres au-delà de l'extinction pour revenir avec une physique défiant ma sensibilité scientifique ; ce fragment de grâce déchue de Dieu a trouvé le terreau fertile de nos âmes pour y suppurer et en faire son habitat.
Journal d'Enola
Jour 2: 1812
Maman m'a appris à me comporter en reine, et une reine ne souhaite pas la mort des gens. Les Tuniques rouges ont envahi le Fort Saint Phillip pendant l'ouragan. Elles ont écrasé toutes les petites créatures que j'avais élevées : mes tortues, mes tritons, mes grenouilles, mes serpents. Maman aurait été contente... Elle disait toujours qu'à force de jouer dans la boue, je ferais deviner aux gens qu'on était pauvres. Mais ils l'ont tuée. Alors j'ai amené le bateau vers la mer en ramant si fort que je me suis cassé l'épaule. Plutôt se noyer que d'être Anglais.
La flotte du blocus s'est perdue dans la tempête. Les canons se tiraient dessus. J'ai vu un marin prendre un boulet de fer en pleine poitrine. Il s'est écrasé sous la pluie, il l'a trempée de rouge et m'a recouverte. J'avais son goût en bouche.
Mais je voulais qu'il meure. Et il est mort. En ne respectant pas ce qu'on m'avait appris, j'ai attiré une malédiction. Au beau milieu du vent et de la pluie, quelque chose a pointé son œil gigantesque à travers la tempête. Comme un insecte gigantesque. Il a cligné de l'œil. Et il a emporté ma barque sous l'eau. Je suis sortie de l'autre côté, ailleurs. Pas chez moi.
Nulle part, en vérité.
Jour 15 1812
Les arbres sont bizarres ici, et je les accuse de tout. Les scarabées me crient dessus depuis les rives de ce marécage éternel.
Je n'ai pas besoin de manger, ici. Je me souviens de la soif, de la sensation d'une boisson fraîche au mois de juillet. Mais je ne la ressens pas ici non plus.
Les chenaux du marais changent de direction quand j'ai le dos tourné. Il y a des ombres qui bougent toutes seules et agitent de longues queues. On dirait les ombres d'alligators.
Jour 25: 1812
Les Tuniques rouges sont là. Elles m'ont trouvée, elles ont tiré. Il ne me reste plus qu'un stylo, ces quelques pages et, bien sûr, le seul œuf que j'ai pu sauver du fort.
Journal d'Enola
Jour 4345: 1812 ?
Une des petites embarcations des Tuniques rouges a été « emportée » ici, avec moi. Le canon ne cesse de tirer. Ils ont planté leur drapeau, et ils pensent avoir conquis cette terre. Une de leurs escouades m'a repérée, ils m'ont traitée de sorcière, et ils m'ont mise en joue.
Mais les ombres d'alligator ont nagé vers eux, et elles les ont dévorés de la tête aux pieds. Tout a pourri, il n'est resté que des flaques noires.
Jour 14677 ??
Je ne vieillis pas. Mon esprit s'agrandit en laissant des trous, et des crocs viennent boucher ces trous. C'est le seul mot pour ça. Des crocs.
Les esprits de ces reptiles me suivent comme dans un défilé. J'ai l'impression qu'ils veulent me couronner.
Jour 28900 ??
Il a éclos. Les ombres de ces centaines d'alligators ont glissé sur la barque et sont entrées dans l'œuf en se tortillant. Et puis des éclairs, plein d'éclairs.
C'est un bébé alligator, femelle. Je l'appelle Princesse.
Jour ??
Princesse n'est pas bien née. Elle est si fâchée. Je l'ai vue grandir jusqu'à atteindre la longueur de mon bras en quelques minutes, ou quelques jours. Elle s'est enfouie dans les entrailles d'un soldat et l'a dévoré de l'intérieur. Elle m'aime bien. J'ai mis le drôle de chapeau de marin sur son crâne, celui avec de belles dorures et du vélin. Et puis je l'ai montée pour la première fois.
Jour ??
Aujourd'hui, on a attaqué le bateau. J'ai appris à retenir ma respiration pendant une semaine, un mois, un an. J'ai nagé lentement le long du chenal, à travers une rivière, un océan, ou quoi que ce soit. Et je me suis accrochée à la quille de leur navire. Princesse me suit partout.
Le bateau s'est balancé comme un berceau, elle les a dévorés, elle a tout cassé en deux. J'ai bu le sang qui coulait à travers les planches de la coque.
Si seulement maman pouvait me voir. Je serai une reine, pour de vrai.
Journal d'Enola
Jour ???
Plus jamais je ne dormirai. Même si Princesse essaie de me bercer avec ses roucoulements. Ça fait gronder l'eau si fort que mon corps s'engourdit quand je flotte à côté d'elle. C'est ce qui s'approche le plus du sommeil. Être paralysée dans son sillage, glisser tranquillement sous une lune fixe.
Jour ???
La terre a pourri la chair du museau de Princesse. Il est froid quand je pose un bisou dessus. Sa peau ressemble à des fleurs mortes. Mais son sang peut fleurir comme tout ce qui fleurit ici, avec la maladie noire, et des bulles qu'on peut s'amuser à éclater avec un bâton.
Si les bulles touchent la peau, ça pique et les yeux deviennent tout argentés.
Jour ???
Princesse n'arrête pas de mordre le ciel. J'ai essayé de l'arrêter en rampant dans sa gueule, mais elle n'a pas voulu. Chez nous, quelque chose est en train de changer.
Jour ???
Un autre bateau est arrivé. Différent de tous les autres. Il a une grande roue à aubes qui tourne pour avancer. Princesse sent l'odeur du sang des gens qui se trouvent dedans. Elle grogne, et je sais qu'elle pense qu'il y a deux personnes dangereuses à bord.
Jour ???
Ils l'ont prise. Emportée. Ils l'ont arrachée à moi, et ils ont fait quelque chose qui a fendu le ciel et mon cœur en deux, et je ne leur pardonnerai jamais ça.
Jour ???
Je serai seule à jamais. J'aimerais pouvoir me noyer.
Jour ????
Une femme aux cheveux blancs comme la lune m'a trouvée. Ses yeux sont plus noirs que la terre. Elle veut être mon amie, alors je lui donne mon journal. Elle m'a dit qu'elle pouvait m'amener jusqu'à Princesse. Mais que je ne serai plus la même. Princesse ne sera plus la même.
Je me demande, quand une reine meurt, quel genre de fleurs poussent ici sur sa tombe ?
PARTIE NON TRADUITE
Algiers Ice Repair Invoice
Statement #0234
Supervising Electrician: Frederick Dellowit
If miracles exist, we've made one here.
When Mrs. Carmichael got trapped in the cage around the alligator, she flashed into lightning, a screaming, human lightning. I've never seen lightning crawl before, but she did, it did, and the gator bit her, roiled her current through its veins. I think she's trapped inside the cage now.
I can smell her scratching through the copper.
The cage was built to channel electricity from enough field coils, alternators, and makeshift voltaic piles to power a town. The Relic promised me this would work. It promised to show me truth and fame and discovery.
It promised me my name would be remembered.
The alligator's “animal electricity" is generated by rot. I've learned this through the jolts of its arcs tasting me. They are diseased, organic lightning.
No amount of shooting could stop the alligator, not with that girl commanding it from shore. The thing swiped down the columns that support the hurricane deck and caved the roof. It electrified the whole ship.
We're trapped now. We're all evaporating in a moment of time that stretches as slow as the moon moves. All that will be left is this invoice, my scientific legacy.
I think this creature will never die. Its decay will come in seasons.
This alligator will have ten thousand lives because of what we've done. Each time a storm bolt strikes a wayward cow, a sailboat, a miner who stopped at the throat of the mountain to smell a flower-it will be the jaws of this thing finding a home.
I'll name this energy: Arc Bloom. I hope it makes something beautiful out of all of you.
I licked the open spines of each reptile I caught. Kissed their eyes. Carved my symbol work onto them. Cast my wishes onto each yellow, wet bone. I was the last thing they saw when they died and sank to that place where the worst of worst men are trapped forever, fiddling their knives.
I sent them there to find the one: the grail of gator kind that sludged down troughs of swamp before man took form from clay, learned to spit and scalp. I sent them alligators to prepare their queen for me, feed themselves to the birth jaws from whence they came.
And they've done my work well. They obeyed me as an animal obeys the direction of blood in the water. They followed my will and brought her to me.
She's a big one.
Attempt One: lured her to the Mint Parish Baptism. Bit the preacher and sent him flying with his arms out like a cross. Boiled the rest of them alive when she purged her shackles. Her rot's a hot black tar that sparks lightning underwater. Smells like incense. Made me sneeze n' my bolt missed.
Attempt Two: made waxed dynamite, strapped it to a broke-legged horse, floated it downstream. She bit it half in two and bloomed to burn them equine entrails. She flung the dynamite off. Almost popped me instead.
Attempt Three: caught her alone at night. Just nipping at the stars. Coulda jabbed her with my lance, got it over with. But she growled deep, and it comforted me like singing to a child. It was something beautiful, and I don't even know what that word means anymore.
So I let her go this once. I wanted her to do it again.
[ Description manquante ]
Infectés
Extrait des recherches sur la Goule
Non daté
Il est relativement difficile de procéder à une analyse typologique de cet incident en Louisiane. Je commence à penser que ces évènements pourraient être la cause des histoires de zombies que nous entendons aujourd'hui. Tout semble correspondre : une épidémie mortelle touche un hameau, presque l'intégralité de la population est anéantie, et enfin les morts quittent leur tombe pour faire des vivants leur festin. Bien que cela soit la première histoire de zombies que j'entends où ceux-ci prennent des armes - des torches ou des couteaux pour la plupart - pour s'en servir contre leurs proies. Le vieil adage se maintient : la vérité est toujours plus étrange encore que la fiction.
Il semblerait que les chasseurs de la région les appellent simplement des goules. Il y a des récits contradictoires, bien sûr, mais les documents que j'ai trouvés jusque-là parlent de ce qui semble être une créature lente et fondamentalement humaine, potentiellement la victime d'une infection virale ou une personne contrôlée par quelque esprit supérieur ou Loa.
S'il est parfois ardu d'identifier certains des monstres plus particuliers dans les textes sources, les goules sont pour le moins omniprésentes. Ressource précieuse, une autopsie réalisée et récupérée presque intégralement du journal du docteur Reinhard Winkler est incluse dans mes archives.
D'après les rapports, il serait aisé de se débarrasser d'une goule grâce à un tir bien placé dans la tête. Cependant, pour rien au monde je ne voudrais rencontrer un de ces être ténébreux. Et certainement pas en nombre.
Journal du Dr Reinhard Winkler
Transcription de l'original, tapuscrit, 8,5"x 11"
1/5
Mardi 7 mai 1895
Cela prit six heures au père Nico et à ses enfants pour dresser les quartiers. Une fois ceci fait, il s'endormit, épuisé par son labeur. Seulement deux garçons moururent cette fois. La pluie n'aida pas. Effectivement, il pleuviote aujourd'hui. Je n'ai jamais aimé la pluie. Elle me rappelle l'odeur de l'urine. C'est détestable et insalubre. Elle détruit le propre, au profit de la boue.
Mais je ne sens pas son odeur aujourd'hui. La puanteur dans le laboratoire est insoutenable. Et ce n'est pas la décomposition. La décomposition est naturelle. Répugnante, mais naturelle. Après tout, comme Carnot l'écrit dans son postulat, tout pourrit. N'est-ce pas ?
Tout finit par mourir.
DAMNANTQVODNONINTELLIGVNT Ils condamnent ce qu'ils ne comprennent pas
Non, c'est quelque chose de plus sombre, de plus profond, peut-être quelque chose de contre-nature, aussi abject que l'émanation de pisse de chien après la pluie...
Ce n'est pas le parfum de la mort.
C'est l'effluve de la vie qui ne devrait pas exister.
Journal du Dr Reinhard Winkler
Transcription de l'original, tapuscrit, 8.5"x 11"
2/5
Mercredi 8 mai 1895
Les spasmes ont cessé à l'aube. Pas certain qu'elle soit morte. Pas certain même qu'elle puisse même mourir. La créature a l'apparence d'un être humain parfaitement normal, bien que décomposé. Et pourtant, je suspecte qu'il se tapit dans les tréfonds de son être quelque chose de sombre, de satanique, j'ose le dire.
Le Père Nico a rompu le silence, m'assurant que les ombres étaient à présent incapables de pénétrer les lieux, rendant ce spécimen inerte.
Cause apparente du décès :
Multiple blessures par balle, dans le crâne, des circonstances normales si je puis dire. Si je peux ignorer son larynx manquant, sa gorge semble mâchée et arrachée. Des marques de griffes d'une sorte de bête. Quelque chose que nous n'aurions pas encore rencontré ?
J'ai du mal à trouver une classification applicable pour ces spécimens. Phillippeaux les appellent Zonbis. Un vieux mot haïtien donné aux êtres humains contrôlés par magie. Bien qu'assez juste, je crois cette description trop réduite.
En vérité, les lieux pourraient faire plus que juste rassurer le Père Nico. J'ai davantage foi en l'effet des balles sur cette chose inerte, qu'en son rituel.
Mais les notes de Black y font référence comme « vaisseau », un réceptacle vide pour quelque esprit décidé à l'envahir. Ou peut-être est-ce un vecteur pour l'épidémie. Cela me semble également juste jusque-là. J'ai encore besoin de l'étudier...
Journal du Dr Reinhard Winkler
Transcription de l'original, tapuscrit, 8.5"x 11"
3/5
Dimanche 12 mai 1895
Cela fait-il vraiment seulement quatre jours depuis mon dernier rapport? Tant de choses perdues, en si peu de temps.
Je commence à comprendre l'interprétation des choses du Père Nico. Il y a un certain confort dans la foi. Croire, à nouveau.
La dissection se révèle toujours difficile. Les tissus se déchirent et se désagrègent sous l'action du scalpel. Avec beaucoup de difficultés, j'ai réussi à atteindre les organes vitaux. C'est fascinant, c'est le moins que l'on puisse dire...
Pour autant que je sache, il n'y a pas de changement anatomique important. Les fibres musculaires déchirées en plusieurs points suggèrent qu'il est très probable que ces choses soient encore fondamentalement humaines. Possibilités de résistance au moteur s- [il y a une tache brune ici. Son écriture devient progressivement de pire en pire.] Comme si le corps lui-même était contrôlé par une conscience invisible contre sa volonté.
C'est juste une théorie, mais peut-être que cette chose personne est toujours en vie à l'intérieur. Malgré l'état de décomposition, je crois qu'il pourrait y avoir un individu vivant piégé dans ce corps. Si c'est le cas, ça doit être un enfer. S'observer devenir un monstre. Bien sûr, si c'est le cas, la question cruciale reste de savoir ce qui contrôle ces créatures.
Peut-être que la croyance qu'une entité contrôle ces gens me réconforte.
Qu'il y a un sens derrière tous ces morts, ou qu'il y a en effet quelque chose de plus grand.
Journal du Dr Reinhard Winkler
Transcription de l'original, tapuscrit, 8.5"x 11"
4/5
Lundi 13 mai 1895
Le soleil se lève aujourd'hui. La puanteur est insupportable. Beaucoup de mouches. Le laboratoire est entouré par au moins une dizaine de goules. Elles continuent de se jeter contre le bâtiment. Contre les murs. J'ai fait signe à William. Espérons qu'il arrivera à temps.
Le Père Nico et les enfants font ce qu'ils peuvent. Ce qu'ils peuvent.
J'ai ouvert la cage thoracique aujourd'hui. J'ai vu qu'elle bourdonnait était comme en mouvement.
Tous les organes internes, à l'exception curieuse du cœur, semblent au moins physiologiquement intacts.
Quelque chose d'anormal avec le cœur. Il semble déformé [« déformé » est griffonné], sphérique dans sa forme. Battant, mais sans pomper, faute d'un meilleur terme. Même dans la mort, il continue à palpiter dans un fluide sombre et visqueux. J'ai dû vérifier les lieux pour voir s'ils sont vierges de toute influence, craignant que la présence obscure ne le fasse bouger à nouveau. Mais non. C'est une sorte de réflexe primitif. Ça me fait penser qu'il est encore vivant. Ou mort.
Je postule que le fluide à l'intérieur du cœur lui-même peut être la cause de la maladie. Ou vice versa. Trop fatigué. J'ai besoin de sommeil. Besoin de me concentrer. Besoin de plus de temps.
PROPTEREALAETAMINICAELIETQVIHABITATISINEISINEISVAETERRAEETMARIQVIADESCENDITDIABOLVSADV
OSHABENSIRAMMAGNEMSCIENSQVODMODICVMTEMPVSHABET « C'est pourquoi, réjouissez-vous, cieux, et vous qui y habitez ! Malheur à la terre et à la mer, car le diable est descendu vers vous, animé d’une grande colère, sachant qu’il lui reste peu de temps. » —Apocalypse 12:12, Bible de Jérusalem
Journal du Dr Reinhard Winkler
Transcription de l'original, tapuscrit, 8.5"x 11"
5/5
Mardi 14 mai 1895
J'ai fait une découverte. Il s'avère que le cœur est plus un nid !!!
Le Père Nico a été trop tourmenté pour partager mon plaisir de la découverte. Il semble que la perte des petits soit venu à bout de sa détermination.
Si seulement je pouvais entrer dans sa tête, le diriger vers le sujet à l'étude.
Le cœur semble pomper une sorte de liquide nutritionnel dans les veines, fluide qui paraît infesté de larves minuscules. Pompe-t-il les insectes ? J'ai besoin d'échantillons.
Il y a autre chose que je n'avais pas saisi avant. Le système circulatoire semble maintenant alvéolé. Comme les ailes d'un taon. Je suis sûr que ce n'était pas le cas avant. Le spécimen semble changer, évoluer. Comment ai-je manqué ces changements? Toutes ces veines et il n'y a pas de sang. Le liquide noir est-il son sang ? Dans quel but? Je ne sais pas. [« Il chuchote » a été rayé furieusement] Je suis épuisé. Mes yeux brûlent et ma tête bourdonne. Où dans les neuf enfers est William ?
Et maintenant, le spécimen semble avoir développé un nouveau réflexe post-mortem. Des spasmes semi-réguliers ; comme si la cavité thoracique allait exploser. Les goules sont presque là.
Élus
Extraits des recherches sur le cuirassé
Non daté
J'ai utilisé les travaux de Scognamiglio en personne, afin d'illustrer mon analyse approfondie du cuirassé, et ce avec une satisfaction d'autant plus immense que rares sont ceux à y avoir survécu. Une analyse plus « physique » d'Harold Black est disponible.
D'emblée, le cuirassé présente une grande ambiguïté de par son nom même. Certains évoquent un être défensif, prêt à se refermer dans sa coquille. Une description semble-t-il trompeuse, tant les témoignages affirmant le contraire abondent. Une créature disposant d'une carapace, lui permettant de mener de dangereuses offensives. Un soldat d'élite jouissant d'une meilleure mobilité et d'une agilité bien plus grande que l'imposant Sac à viande.
Pour paraphraser George Washington, « les opérations offensives sont les moyens de défense les plus sûrs ». Ainsi, ce spécimen possède typiquement les moyens de poursuivre sa cible avec obstination, protégé d'éventuels tirs de riposte. Un témoignage mentionne qu'il est suffisamment intelligent pour ne pas se laisser arrêter par une porte, qu'il est capable de pulvériser.
Mais que protège sa cuirasse ? Un imbécile penserait qu'elle sert simplement à préserver son porteur. Non. Ces ennemis se tiennent habituellement à proximité de failles, véritables points de vulnérabilité de la Bête. Ils rôdent derrière les portes et sous les arcades: autant de points de passage potentiels, de lieux vitaux à contrôler.
Le nom affublé par les chasseurs à cette créature s'inspire de leur expérience pratique ; ils n'ont pas puisé dans l'occultisme pour le trouver. Bien qu'il soit à présent certain que de telles créatures sont aussi réelles que les goules, leur taxonomie reste indéterminée.
Certains les considèrent comme de simples goules en cuirasse, dont certaines mutations auraient épaissi la peau et produit un exosquelette chitineux. Un point avec lequel je suis en désaccord. Il est fréquemment mentionné que l'enveloppe du cuirassé est particulièrement inflammable et vulnérable à tout type d'engin incendiaire.
D'autres, dont les croyances se rapprochent peut-être des miennes, pensent qu'il s'agit là d'une créature à part entière, avec ses propres caractéristiques. Et que des mutations si importantes doivent répondre à un objectif manifeste.
De Servus Diaboli
Auteur: Tamrat Scognamiglio
Manuscrit, traduit du langage Voynich, reliure en cuir blanchi, 11"x 17"
1/2
Le cuirassé est ainsi nommé en raison de son abominable chitine tumorale et de sa peau sèche épaissie. Une cosse d'espoir creuse, un chevalier errant arrivé mort sur sa monture.
Le Seigneur de la peste a dépouillé les murs de Dis de ses gardiens. A présent, les maudits errent libres dans les neuf cercles. L'enfer s'est ouvert une seconde fois, mais les âmes sauvées n'ont pas droit au paradis. Sur Terre elles iront, pour sanctifier notre sol sacré de leurs intentions sataniques.
J'ai écrit jusqu'à présent au sujet des misérables goules et des gloutons sacs à viande. Pour poursuivre dans les analogies, au-delà des murs de Dis se trouve le havre du pénitent véritable, ô vous pécheurs malfaisants.
Une légende venue de mon enfance. Un pèlerin, vagabondant dans le désert, est visité par un orageux marid. Pas découragé par les bourrasques de fumée et de sable, sachant cela provisoire, il s'accroche. Les vents contraires deviennent tempêtes. L'homme continue d'avancer, alors que sa chair se détache de ses os. Alors qu'il arrive à un campement, les voyageurs reculent, choqués. Il est à présent nimbé de lumière. Il raconte son histoire, tout en se détendant au coin du feu. Mais au lever du jour, il s'interrompt brusquement et se retrouve changé en pierre.
Un autre mythe existe partout dans le monde, même ici. Un vieux conte parle d'un pêcheur naviguant loin dans le golfe pour attraper un grand poisson. Il l'a pourchassé pendant trois jours, jusqu'à ce qu'il soit à portée de harpon. Sur le chemin du retour, des requins mangèrent le poisson. L'homme fatigué rentra seulement avec une carcasse, qui suffit à impressionner les autres pêcheurs. Il n'avait plus rien, si ce n'est la gloire.
L'obstination, la vanité, la résolution face à la mort. Tels sont les traits qui élèvent hommes et femmes à de grands exploits. Puis provoquent leur chute.
Ce sont également les vertus et les vices de ceux devenus cuirassés. Une volonté indomptable, qui dans la mort catalyse leur pétrification. A la fois un fléau et une grâce, car la chitine rigide est à la merci de notre propre feu infernal. Une étincelle suffit à l'embraser et à bruler sa volonté de l'intérieur.
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Extraits de presse du New Orleans True Crescent
Auteur: inconnus
Coupures de journaux, tailles variables
24 août 1858
UNE PRISE SOLIDE. Frederick Lichten est revenu du Yukon en ramenant le récit étrange d'un ami malheureux. Ce compagnon, Ernest Spleger, avait trouvé des géodes, des veines de quartz, en prospectant. Parmi elles se trouvait une cavité riche en cristal, contenant un fluide appelé eau de cristallisation. Pour plaisanter, Spleger absorba quelques gorgées de ce fluide et se plaignit peu après d'un poids et de douleurs à l'estomac et aux intestins. Après sa mort, son corps se rigidifia instantanément. En quelques heures, la pétrification avait eu lieu. Tout le corps, la chair, le sang, le cœur, le foie... devinrent solides.
16 avril 1893
COMBUSTION WANTON. Une malheureuse mais néanmoins remarquable histoire nous est parvenue au sujet du triste sort d'un homme dans une scierie du pays. Ayant connu quelques déboires en utilisant de la graisse animale pour nettoyer de la sciure, il avait voulu faire rire ses amis avec son visage étrange et grimaçant. Comme elle seule sait le faire, la tragédie le frappa subitement, quand l'étincelle d'une lampe à huile l'atteignit, l'embrasant d'un seul coup.
27 mars 1895
LA PÉTRIFICATION PAR DES MOYENS ARTIFICIELS. Charles D. et Frank T. Boyds, de Lafayette, pensent avoir découvert une méthode pour transformer les corps humains en pierre, les préservant à jamais. Dans le sous-sol de leur établissement situé sur Cottage Grove Avenue, on a transféré le corps d'un jeune homme décédé le 18 juillet précédent. Le corps avait été traité et transformé en une substance ressemblant à de la pierre. Au bout de deux semaines, toute trace de décomposition avait disparu et sa chair avait commencé à se durcir. Des excroissances étranges, semblables à des nid de guêpes en papier laissent encore perplexes les deux hommes, qui déclarent qu'il ne faudra que peu de temps encore pour parfaire leur fluide miracle.
De Servus Diaboli
Auteur: Tamrat Scognamiglio
Manuscrit, traduit du langage Voynich, reliure en cuir blanchi, 11"x 17"
2/2
Les mythes évocateurs de l'encoquillage du cuirassé sont rares, mais nombre d'entre eux concernent la pétrification, et ce dans des cultures séparées par des continents et des siècles. Pour aborder cette thématique, il faut d'abord se pencher sur le cas de la mythologie grecque : la Méduse exemplaire, les malédictions de divers dieux, telle celle de Poseidon sur le navire des Phéaciens. Elle est également présente dans l'hagiographie catholique, du miracle de sainte Hilda au berger puni par Dieu après avoir trahi sainte Barbara. Des récits de géants pétrifiés par la lueur du jour reviennent fréquemment dans les légendes germaniques, aussi souvent que ceux d'hommes solitaires changés en piliers de pierre chez les Slaves. Je connais des histoires orientales, de l'Indochine française et du Japon, tournant autour de vaillantes héroïnes à la destinée malheureuse.
Pour ce qui est des récits provenant de notre continent, j'en connais deux. Il y a d'abord celle d'une colline en Caroline du Nord, où un guetteur cherokee a été puni pour sa lâcheté. Et, plus récemment celle des larmes apaches, où soixante-quinze cavaliers apaches, confrontés à une défaite inéluctable, se jetèrent de falaises sur leurs chevaux plutôt que de se faire capturer. Les larmes de leurs femmes se transformèrent en pierre en touchant le sol. Mais ces histoires interprètent des phénomènes naturels sans aucun rapport avec ce qui nous intéresse, car relevant plutôt du domaine de la géologie. On peut ainsi expliquer la formation de merveilles comme la Forêt pétrifiée dans le Mississippi.
Mais ceci n'est pas pertinent ici. Des chasseurs reviennent quant à eux avec des histoires de créatures renforcées, sur lesquelles les balles ricochent. Pourtant, il est évident que leur substance est celle d'une pâte à bois durcie, épaisse et robuste. Il existe également des rapports médicaux au sujet d'un syndrome de l'homme-arbre, transformant la chair en l'écorce ; mais cela semble aussi hors de propos.
Dans une impasse apparente, j'ai écrit à deux autres personnes que je connaissais pour avoir un avis scientifique : le Dr Reinhard Winkler et Harold Black. Le Dr Winkler se préparait à entreprendre une enquête sur l'anatomie de la goule et n'a pas pu donc m'être d'aucune assistance. M. Black lui a consenti à m'aider, et je lui suis redevable de son analyse physiologique.
Quand j'étais en compagnie des Pécheurs, l'un de mes amis est venu me raconter avec une anecdote. Sans autre arme qu'une épée, il avait attaqué un cuirassé, en vain. Quand il plongea la lame, il fut juste en mesure de trancher proprement à travers un amas de chitine, puis de retirer son sabre avec facilité.
-73-
Le Journal d'Harold Black
Non daté
Reliure en cuir noir, manuscrit, 6"x 8,25"
1/2
Quand je suis arrivé au laboratoire, un Turc en partait. Tamrat vint à ma rencontre, me conduisit dans la cour et me montra une charrette pleine de ces plaques de renfort.
Tamrat était plus jeune que je ne l'imaginais, son écriture ayant néanmoins une certaine qualité tirée de l'expérience accumulée. J'ai rapidement mis en évidence ses lacunes en matière de sciences naturelles.
Tout d'abord, les tests physiques. Ceux-ci semblaient relever de la nouveauté pour Tamrat. Les balles de plus petit calibre semblaient incapables de pénétrer les morceaux les plus épais, la force de l'impact étant quasiment absorbé. De plus gros calibres ont bien sûr pu les transpercer. Pour tester le niveau de pénétration caractéristique suivant l'angle, nous en avons équipé un porc mort. Les deux premiers tirs arrivèrent avec un mauvais angle et les projectiles rebondirent. Le troisième perça cependant la carapace et se logea profondément dans la chair du cochon.
Visuellement, ces plaques ressemblaient à du papier, un peu comme les grands cocons trouvés dans l'église des Eaux curatives. Leur composition était cependant très différente. Ce matériau est assez semblable à de la chitine, que l'on trouve communément dans les exosquelettes de crustacés et d'insectes ou dans les écailles de poissons et d'amphibiens. Au niveau microscopique, ce sont des fibres à l'instar de soies animales, qui fusionnent aux extrémités et forment un dense réseau. Impossible de déterminer si cela a une origine humaine ou pas.
Le lendemain, nous nous réveillâmes pour découvrir que le cuirassé avait disparu. Ou plutôt qu'il s'était désagrégé. Dans le laboratoire, une couche de poussière. En l'examinant de plus près, nous avons trouvé de minuscules asticots noirs, rampant parmi les résidus granuleux, se tortillant et se nourrissant de la substance.
Nous avons incendié la maison et fui Alger avant que cette chose contre nature ne soit mise à jour. Tamrat était désespéré par la perte de sa bibliothèque, et nous nous séparâmes sur les docks. Mais nous avions appris une leçon essentielle. Ne jamais ramener quoi que ce soit en ville.
J'avais moi-même lu assez de légendes pour savoir qu'il ne fallait pas voler le feu aux dieux.
Le Journal d'Harold Black
Non daté
Reliure en cuir noir, manuscrit, 6"x 8,25"
2/2
J'eus une brève entrevue avec le Dr Winkler, avant qu'il ne parte. Il déclara que l'enquête s'était avérée infructueuse, le cuirassé étant autre chose qu'une goule dotée d'un exosquelette. Je devais trouver un spécimen vivant.
Le comportement de ces monstres était fort heureusement prévisible. Comme le suggère leur aspect renforcé, ils sont principalement utilisés comme gardiens. J'avais besoin de plusieurs chasseurs pour m'épauler. Mais je manquais d'argent, et Tamrat s'adonnait à la boisson pour oublier la perte de ses livres.
Isabella accepta mes conditions. Elle était médium: aussi j'étais persuadé que notre coopération pourrait nous conduire à une faille. Isabella rejetait curieusement l'idée d'être extralucide. Elle avait déjà assez de problèmes comme cela, pour ne pas être taxée de mystique ou de praticienne du vaudou. Peu de contrats se présentent à une femme noire du fait d'une double discrimination, ses conditions étaient donc abordables.
Nous trouvâmes un cuirassé rapidement, cependant nous ne fûmes pas en mesure de le contrôler. Un tir de fusil de chasse mutila la partie inférieure de son corps, le ralentissant et facilitant le coup de grâce. Cependant, l'arrivée d'autres chasseurs nous contraignit à l'abandonner.
Isabella en trouva un autre et l'attira dans un piège à ours. Une fois la créature immobilisée, la chasseuse fut en mesure d'atteindre son crâne sans coup férir, le tuant d'un seul coup.
Le spécimen était frais, mais notre temps limité. Nous y passâmes une quarantaine de minutes. Rester plus d'une heure sur les terres de chasse signifie une mort certaine. Je notai que les plaques de chitine semblaient se développer d'environ deux pouces, même après la mort du cobaye.
Au plus profond de la cavité thoracique, une anomalie inquiétante. Un troisième bras, mince et tendineux. Il était difforme et rachitique, bien que son incision le révéla musculeux. Pourrait-il grandir ? Et procurer au cuirassé une nouvelle capacité ? Ou était-ce la preuve d'une déficience en cours de processus ? D'une spécialisation cellulaire avortée ?
La thèse du Dr Winkler s'avéra fausse.
Extrait des recherches sur la ruche
Non daté
Parmi les dix créatures sur lesquelles j'ai fait des recherches jusqu'à présent, c'est bien la ruche qui hante mes rêves. Bien qu'elle semble avoir été classée aux côtés des goules, sa faculté de lancer un essaim d'insectes aux trousses de n'importe quel humain trop curieux, jusqu'à ce que le corps de celui-ci soit percé de toute part et empli de son infâme poison, est une bien plus grande menace. Seule la mort de la ruche, reine de l'essaim, peut arrêter cette attaque sinistre. Bien qu'elle puisse être abattue sans risque à distance à l'aide d'un tir ajusté à la tête, le balancement outrancier de son corps rend la tâche ardue, même pour les meilleurs tireurs. Une charge directe peut bien sûr en venir à bout, cependant, le temps d'exécuter celle-ci, des nuées de bestioles seront passées à l'offensive pour faire fuir sa victime, ou pire...
Aspirant à une vision d'ensemble, j'essaye de comprendre le but de chacun de ces êtres aux yeux de leur créateur. Les documents que j'ai rassemblés - en particulier les entretiens avec Ada Shell - m'ont conduit à théoriser que la fonction de la ruche est à la fois de contenir et de répandre la maladie. Convertissant ou tuant à distance, elle perpétue la « race ». Les écrits de Trask me reviennent. Alors actif, il était convaincu que le dessein divin d'une femme était la « perpétuation de la race » grâce à la reproduction. L'origine de cette vérité - aussi déformée et tordue puisse-t-elle être à présent fut illustrée par le rapport sur la toute première ruche, comme vous allez le voir.
Entretien avec Ada Ruth Shell
Enquêteur: « membre de l'AHA »
Date: retirée
Dactylographié, questions omises(...), 8.5"x 11"
1/4
Manman disait toujours d'pas garder la bouche grande ouverte, sinon y'aurait une araignée qui s'y glisserait. J'la croyais, mais après qu'elle est parti, jamais j'ai oublié. J'avais 13 ans le jour où ça s'est passé. Je m'en souviens parce que ce jour-là, c'était mon anniversaire. Y'avait rien pour fêter ça. A peine à manger. Et Manman qui était si triste. Manman l'avait eu un bébé qui était mort la même année, et Papa il l'avait rejoint au paradis. Sa vie était déjà dure, et elle allait le devenir encore plus. Sept enfants vivants, quatre sous terre, et personne pour l'aider à s'occuper de nous.
N'avait qu'une seule pièce et un toit qui fuyait. On dormait où on pouvait. C'est joyeux comme souvenirs. J'ai découvert que j'étais enceinte quand on nous a emmenés à l'asile. C'est le docteur qui m'l'a appris. Je lui ai bien dit alors de prier Jésus, parce que je devais être la vierge Marie. Mais il a secoué la tête. Mais moi j'mentais pas. J'ai jamais eu d'rapports. Quand ils ont arraché le bébé de moi, j'étais pas censée voir, mais j'l'ai vu. Il était bizarre, dur et mort, on aurait dit qu'il était vieux, comme du bois. Faites pas d'enfant.
Entretien avec Ada Ruth Shell
Enquêteur: « membre de l'AHA »
Date: retirée
Dactylographié, questions omises(...), 8.5"x 11"
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(...)
Oh, oui m'sieur, pardon, ce qui s'est passé ce jour-là, c'est que vous m'demandiez, j'me suis égarée. J'aime pas m'en souvenir, mais je vais essayer de l'dire rapidement, tout sortir d'un coup et en finir avec ça.
Manman, elle avait été silencieuse toute la journée, plus triste que d'habitude. C'était en juillet. Comme je l'ai dit plus tôt, je suis sûre que c'était mon anniversaire. Les moustiques et les mouches étaient féroces. Nous n'avions pas de carreaux aux fenêtres, pas même du papier.
Je la regardais chasser les mouches et ronger ses ongles, des habitudes nerveuses a elle. Elle mordillait et moi je la regardais, et une mouche est venue sur son doigt, a volé dans sa bouche et elle n'a rien fait. Tout s'est passé rapidement ensuite. Encore plus de mouches et même d'autres d'autres insectes. La pièce en était pleine. Comme un fléau de sauterelles sorti droit de la Bible.
Je ne pouvais plus respirer sans en aspirer. Il y en avait de plus en plus, et elles allaient dans la bouche de Manman, et puis dans ses oreilles, et elle se tenait juste là, elle ne bougeait pas, s'éventant, mâchant et s'éventant.
Le bruit était terrible, un bourdonnement insupportable comme une scie, et les autres ils hurlaient et pleuraient. Alors, j'ai fermé les yeux et j'ai couvert mes oreilles. Mais le bruit de craquement qui a suivi était fort comme si le toit s'écroulait. J'ai ouvert les yeux et un... y'avait quelque chose... comme ouvert en deux et... ouvert... et ce n'était plus vraiment ma manman qui se tenait là mais cette chose, et ce nid de guêpes construit dans sa cage thoracique, sa cage thoracique ! Je pouvais voir sa cage thoracique ! Et elle, ou plutôt ça, ça hurlait, et les enfants pleuraient encore plus, surtout Edward et Henry. C'était l'horreur pour eux je pense, et je me souviens pas de c'qui s'est passé après, comme j'vous l'dis. C'est pour ça que j'essaye de trouver mes frères et sœurs, monsieur, mais ça fait quelques années. C'est pour ça que j'voulais rejoindre votre petit club de tir.
(...)
Oui, je comprends. Allez-y. Les dossiers sont tous là. Mes notes ne vous seront pas très utiles pour être honnête, je ne suis pas bonne en orthographe. La femme qui travaillait là m'a aidé à avoir ces papiers, me les a lus jusqu'à ce que je les mémorise. Je n'en ai plus besoin.
Dossiers de patients, asile de Jackson
Auteur: Dr Warren
Copie d'impression, manuscrite, 8"x 10,5"
Dossier patient
Nom :
Ada Ruth Shell (femme de couleur, 13 ans)
Edward Shell (homme de couleur, 9 ans)
Henry Shell (homme de couleur, 9 ans)
Grace Shell (femme couleur, 8 ans)
Samuel Shell (homme de couleur, 5 ans)
Admis: 19 juillet, 8:00
Notes d'admission : cinq enfants admis ensemble. Frères et sœurs. Deux n'ont pas survécu à l'incident. Le voisin est venu trouver le Dr F., a signalé un comportement étrange.
Ada Ruth Shell - Ne parle pas. Pleure, mais s'assied sagement. Aucun signe extérieur de blessure physique. Enceinte de 3 mois.
Edward Shell - Agité, fait les cent pas. Pupilles dilatées, regard vide. Lacérations multiples sur le bras gauche. Ne parle pas.
Henry Shell - Agité, en mouvement constant. Lacérations multiples sur le côté gauche du visage. Ne parle pas.
Grace Shell - S'accroche à l'infirmière d'admission, ne parle pas mais fait des bruits aigus, comme un bébé geignant. Tente de téter bien qu'ayant clairement passé l'âge de sevrage. Les cheveux et le visage couverts de traces de sang et peut-être de fèces. Agitée. Bain refusé. Sédatif administré.
Samuel Shell - Traité pour trois doigts cassés, nez cassé. Semble calme. Joue avec des blocs. Interrogé, dit que les mouches se sont envolées avec sa mère, mais que Dieu volerait avec elle au ciel et la garderait en sécurité jusqu'à ce qu'il puisse la ramener à lui. Dit que les mouches sont les ailes des anges du Ciel. Réagit violemment à la présence d'insectes.
Entretien avec Ada Ruth Shell
Enquêteur: « membre de l'AHA »
Date: retirée
Tapuscrit, questions omises(...), 8.5"x 11"
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Eh bien, grâce à vous, monsieur, j'ai trouvé Samuel après notre dernière conversation. Toujours à l'asile. Toujours en train de jouer avec ses blocs. Il a fait une fixation sur ces blocs quand on avait été internés la première fois. Ça a jamais cessé je pense. Il parle assez normalement, pour un enfant de cinq ans. Mais c'est un jeune homme maintenant. J'espère qu'ils lui donneront du réconfort. Il m'a à peine reconnue, même s'il semblait savoir qui je suis. Il m'a demandé si j'avais amené Manman avec moi, et il voulait plus parler quand je lui ai dit que non. Il fredonnait, simplement. L'infirmière m'a dit qu'il n'aimait toujours pas la vue des insectes.
Je pensais que nous étions peut-être tous infectés. Nous vivions tous dans cette maison. On mangeait tous la même nourriture et on respirait quoi qu'y avait dans l'air. Je pensais que cela arriverait à chacun d'entre nous, les uns après les autres. Je pense que c'est ce qu'ils ont retiré de mon ventre. Une sorte de larve qui a mal tourné. Mon bébé n'est pas venu au monde, eh bien, je vous ai dit ce qu'ils ont retiré hors de moi.
Edward et Henry sont devenus violents. Ils ne voulaient pas parler. Etant leur sœur, j'ai toujours pensé qu'ils étaient un peu brutaux, mais après ça, ce n'était plus juste des taquineries. Ils ne pouvaient plus parler correctement et y'avait quelque chose d'étrange dans leurs yeux. Ils semblaient seulement se rappeler de comment se servir de leurs poings, et on dirait qu'ils voulaient les utiliser sur tout ce qui bouge. Ils ont du être attachés. C'était affreux à voir. Je déteste l'idée d'être attachée à un lit. Mais ils doivent l'être, à cause de leur comportement, ils ont attaqué un médecin et ils voulaient aussi se faire du mal à eux-mêmes. Le docteur a dû leur donner quelque chose pour calmer leurs nerfs. Y'avait un problème avec les poux aussi, j'ai entendu un médecin en parler. Mais j'ai été transférée peu de temps après. Jamais plus entendu parler, mais comme vous l'avez dit, il semble qu'ils soient dans un autre asile, toujours attachés à leur lit. Sans autorisation de visite. Considérés comme un danger pour le public. Mon Dieu, si Manman nous voyait maintenant.
Ce n'était rien de plus qu'une pierre tombale à trouver pour Grace. Ma toute petite Grace. (Commence à pleurer).
Entretien avec Ada Ruth Shell
Enquêteur: « membre de l'AHA » Date: retirée
Tapuscrit, questions omises(...), 8.5"x 11"
4/4
Le jour où elle s'est transformée, j'ai pas vu grand-chose. J'vous ai déjà dit. J'ai juste fermé les yeux et ai pressé mon corps de toutes mes forces dans un coin de la pièce. Je voulais ni voir ni entendre. Me fichais de savoir si j'allais vivre ou mourir. Je suppose que c'est pour ça que je me suis pas enfuie. J'voyais pas l'intérêt de continuer à vivre si quelque chose comme ça pouvait arriver à ma manman. J'étais incapable de bouger. Je crois que c'est Viola et Lily qui ont réussi à la sortir de la maison. Mais comme j'ai dit, je fermais fort les yeux. Ils ont dû courir et elle les a suivis. Je pouvais entendre ce qui se passait, mais j'ai pas vu de mes propres yeux. J'ai seulement vu ce qui restait des corps. Viola elle était allée un peu plus loin que Lily, presque jusqu'à la limite des arbres. J'sais pas si cela aurait aidé si elle avait été dans le bois. Les corps, ils étaient enflés par les piqûres. Des centaines et des centaines, rouges, gonflées, pleines de poison.
La première fois que je l'ai vue dans les marais, c'était la première fois que j'la revoyais depuis. Je m'attendais pas à, eh bien, c'était comme regarder mon propre visage dans un miroir. J'avais jamais remarqué à quel point on se ressemblait. Je suppose qu'en grandissant avec elle, c'était plus dur à voir. J'ai toujours pensé que Viola avait davantage pris d'elle que moi.
J'ai d'abord entendu ses cris, et j'l'ai reconnu en un instant. Ce son m'a ramenée dans cette pièce avec ses cris et ceux des enfants. Puis, de l'autre côté du champ, je l'ai vue, tordue d'une façon pas naturelle, comme désarticulée, avec ce grand nid de papier entre les côtes. Son propre corps s'est retourné contre elle. Je ne sais pas si ma Manman est encore à l'intérieur. Son esprit, je veux dire. Son âme. Qu'arrive-t-il à votre âme quand vous devenez ça ? J'ai entendu dire qu'il y en a plus d'une maintenant, et qu'elles ressemblent toutes à ma manman... Elles me ressemblent toutes.
C'est tout ce que j'ai pu faire, me forcer à tirer. Je l'ai fait, mais j'ai hésité. Mes mains, elles tremblaient et je l'ai manquée. C'est comme ça que j'ai perdu le bras, mais vous savez déjà tout ça. Mais je vais y retourner. Votre entraînement, il sera pas perdu. Je vais donner à ma manman le repos qu'elle mérite.
Extraits des recherches sur l'immolateur
Non daté
L'immolateur semble être le plus tourmenté de tous les monstres. Le moindre mouvement provoque sa fureur, l'incitant à attaquer de façon chaotique. Et lorsqu'on lui tire dessus, il devient plus brûlant encore, se mettant à charger tel un taureau enragé. Il peut bien sûr être éteint par l'eau (ou peut-être se faire fatalement consumer par ses flammes). Cela mis à part, il représente la créature la plus intelligente qu'il m'ait été donné de voir. La bête peut même ouvrir les portes !
J'ai remarqué certains parallèles bibliques dans le témoignage de sa première apparition. Du moins je le crois. Les groupuscules religieux avaient-ils eu raison en fin de compte? Je m'interroge. On pensait que cela relevait du folklore, rien de plus : le genre de fables effrayantes que l'on se raconte avant de se coucher. Une autre vaine tentative de la piètre compréhension humaine face à des événements inexplicables. Mais si cette fois ces organisations avaient raison?
Le lynchage qui a abouti à la transformation de Jeremy a dû avoir lieu dans un endroit chargé en substances volatiles. Mais il est peu probable que les bourreaux en aient eu conscience. Un témoin a survécu et est répertorié comme patient admis à l'asile. On lui a diagnostiqué une manie religieuse et une phobie extrême de la moindre flamme.
J'ai trouvé le journal de Clemens et une partie de feuilleton. Je les ai ajoutés aux archives: cela constitue un récit épouvantable.
Journal du Père Vincent Clemens
Non daté
Original brûlé, transcrit, 8,5"x 11".
1/3
Aujourd'hui, les responsabilités de mon poste pèsent lourd sur moi. Je dois porter ces fardeaux devant Dieu pour le bien de ma congrégation, et je le fais depuis toujours avec joie. C'est un grand honneur de soulager les épaules de mes électeurs du joug du péché et d'en transférer la charge à Dieu. Mais les paroles qui m'ont été adressées justement ce matin à travers la grille du confessionnal ne m'ont pas quitté, leur teneur me troublant au plus haut point, je me soulagerai si Dieu le souhaite. Puis-je prodiguer la paix à ma brebis, car je n'ai pas su la trouver moi- même.
Bien qu'il puisse paraître répréhensible de relater cette confession, faite à moi en toute bonne foi et sous le sceau de la confidence, je souhaite chasser ce souvenir de mon propre esprit en rédigeant ce témoignage, pour enfin soulager le fardeau de sa mémoire. Je transcrirai ces paroles, puis le feu du foyer les consumera, et j'en aurai fini avec elles.
Il fait très sombre ce soir, et la nuit résonne d'aboiements et de sons inhumains. Même si je sais que ce sont les jappements du renard gris qui rôde autour du poulailler, je ne peux m'empêcher de frissonner à chacun de ses cris comme un enfant terrorisé.
Journal du Père Vincent Clemens
Non daté
Original brûlé, retranscrit, 8,5"x 11"
2/3
J'hésite maintenant, incapable de coucher l'histoire du gamin sur le papier. Quand il en a parlé pour la première fois, je l'ai pris pour un menteur. Maintenant, dans l'obscurité de ma chambre, ses paroles continuent à retentir en moi, et je ne suis plus si sûr de moi. Cela suffit ! Je dois l'écrire !
« C'était une chose étrange », m'a-t-il dit. « Et je n'étais pas certain que ce soit réel, même si c'était en train de se produire sous mes yeux. Vous voyez, mon Père, mon premier péché concerne le travail que j'ai entrepris. J'ai volé. Menti et volé. » La façon de parler du garçon était atroce, et ma transcription ne la restitue pas. Pas étonnant qu'il se soit acoquiné avec des voleurs. C'était peut-être le fruit de la volonté de Dieu; s'il parlait juste bien, il n'aurait été qu'un scélérat beau parleur.
J'ai étouffé un bâillement, comme l'exige mon statut d'homme de foi, et lui ai demandé calmement de continuer. J'entends des confessions de ce genre des dizaines de fois par semaine. Vols, adultères, mensonges. Les hommes sont tellement prévisibles et monotones dans l'expression de leurs faiblesses. Je sentais d'avance l'ennui commencer à gagner mon esprit.
« Et bien ce pasteur, ouais, celui trouvé attaché et en sang devant son église la semaine dernière ? Vous l'avez vu dans les journaux ? »
L'ennui s'est immédiatement dissipé. Mon interlocuteur s'est interrompu, mais je l'ai pressé de continuer. Je connaissais le pasteur dont il parlait - le révérend Jeremy Byrne - et, bien que je ne puisse pas dire que j'appréciais cet homme, une attaque contre un serviteur de Dieu ne saurait rester impunie.
« Eh bien, je n'étais pas là pour ça, mais ce n'était qu'un hors-d'œuvre, si on veut. J'étais là pour le deuxième. Je sais que c'est mal, mon Père, mais je fais ce pour quoi on me paye, et la nuit dernière j'étais engagé pour emmener ce pasteur dans le Bayou. »
« Pour emmener ce pasteur dans le Bayou ». Bien que j'éprouve des difficultés à me souvenir de bon nombre des paroles du garçon, je suis certain qu'il avait prononcé ces paroles. Un euphémisme courant pour l'action de commettre un meurtre.
Journal du Père Vincent Clemens
Non daté
Original brûlé, retranscrit, 8,5"x 11"
3/3
À ce point de l'histoire je dois faire ma propre confession. Je n'avais pas entendu une telle histoire depuis des mois ! Même si je savais que de nombreux meurtres étaient commis dans ma paroisse chaque semaine, peut-être même chaque jour, la plupart des meurtriers n'étaient pas du genre à tenir conseil devant Dieu. Je me suis trouvé piqué par une curiosité impie.
Tout à coup, mon sang n'a fait qu'un tour. Cela faisait longtemps que je n'avais pas été acheter un des récits d'aventure vendues pour 10 cents au magasin général. En écoutant ma brebis égaré, je me suis surpris à songer à l'un des plus récents que j'avais lus. J'ai serré plus fort les perles de mon chapelet dans ma main, dans l'espoir de pousser le garçon là me raconter son histoire le plus rapidement possible.
Je lui ai donc directement demandé s'il avait assassiné l'homme. Il se tut pendant un instant. Mon impatience m'a incité à le presser de parler.
« Je ne pourrais le dire, mon Père. Je ne pourrais vraiment le dire. » Son ton était mesuré et ne trahissait aucun remords. Quelle crapule ! Quel démon! « Les hommes avec qui j'étais, ils ont battu le révérend Jeremy avec une grande brutalité. Je me tenais en retrait, sur mes gardes, mais mon regard fuyait les yeux du révérend Jeremy, mon Père. Et juste au moment où je pensais qu'il ne pouvait plus en supporter davantage, il a commencé à hurler. Il hurlait des incantations religieuses, je crois, même si sa voix tonnait comme celle du Diable en personne. »
J'étais assis sur le bord de mon siège, osant à peine respirer de peur de distraire le garçon du cours de son histoire. Son souffle s'était accéléré. Le souvenir l'avait clairement perturbé. Je devais en apprendre plus !
« Il a continué de crier, puis il y a eu une lumière, comme celle d'un feu, et tout s'est embrasé d'un coup. Je n'avais vu personne craquer une allumette, il... il a juste... »
Et c'est alors que ce maudit enfant de choeur s'est rué dans l'église en criant. Il avait lu le journal du matin relatant la disparition du révérend Byrne et mentionnant que deux hommes avaient été retrouvés morts dans le bayou. Il m'a ensuite demandé si j'avais vu les nouvelles.
Le garçon s'est enfui. J'ai réussi à apercevoir sa silhouette alors qu'il passait les portes de l'église, mais je doute de le revoir.
Le révérend Jérémie et la Main Noire
Date de publication : janvier 1896
Auteur: Jasper Priest
Roman de gare, 6,5"x 4,25"
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Le révérend Jeremiah et la Main Noire
Il n'avait pas l'air de grand-chose dans son costume noir, mais c'était un homme de Dieu et cela ne faisait de mystère pour personne. Sa foi et son optimisme transparaissaient dans sa démarche plein d'allant, son sourire bienveillant et ses manières affectées.
Pourtant, il avait des paroles dures à prononcer au sujet du gang local de la Main noire et de ses activités dans la ville de la Nouvelle-Orléans. Quand il parla de Charles Matranga, la congrégation sentit une chaleur de soufre parcourir l'assistance.
Les paroles acerbes du révérend Jeremiah parvinrent bientôt à l'oreille du maire, qui avait promis d'agir contre la Main Noire. Les membres du gang étaient des hommes redoutables et violents, qui n'aspiraient qu'à la beuverie et aux richesses.
La première menace vint par lettre. Mais Jeremiah n'avait pas de famille sur laquelle faire pression et ces viles menaces ne l'ébranlèrent pas. Il pensait que Dieu le protégerait. Il fit publier dans le journal la lettre de la Main noire, accompagnée d'un autre sermon condamnant les criminels et en appelant à leur arrestation immédiate.
Aussi, on envoya des hommes chez lui dans la nuit. Les intrus administrèrent du chloroforme au révérend pour l'assoupir. Ils lui sectionnèrent le petit doigt et lui tranchèrent la langue en deux.
Mais Jeremiah ne se résigna pas au silence et, lorsque sa langue fut à peu près rétablie, personne ne put l'empêcher de réagir publiquement du haut de sa chaire. « Ils ont essayé de faire de moi un diable », avait-t-il sifflé devant sa congrégation en serrant sa bible dans son main. « Mais Dieu seul peut faire un diable, et Dieu ne m'a pas encore envoyé une telle lumière. »
NE MANQUEZ PAS LE NUMERO DE LA SEMAINE PROCHAINE, LE DERNIER COMBAT DU REVEREND JEREMIAH! Dans ce numéro, le révérend Jeremiah, le grand prêcheur, détective et star de votre série d'aventures préférée s'attaque au crime organisé dans la métropole de la Nouvelle-Orléans.
Le dernier combat du révérend Jeremiah,
Date de publication : janvier 1896
Auteur: Jasper Priest
Roman de gare, 6,5"x 4,25"
4/4
Le dernier combat du révérend Jeremiah
La seconde menace se concrétisa par des coups: des coups administrés par trois vermines qui avaient tiré le révérend Jeremiah hors de son lit au milieu de la nuit dans le bayou.
Les voyous l'enjoignaient à arrêter de prêcher contre leur « famille » et contre la Main noire. Il n'arrêterait jamais de prêcher, leur rétorqua-t-il, sa langue fendue écorchant ses paroles. Ils se moquèrent de lui et le forcèrent à se mettre à genoux.
« Révérend, vous avez beaucoup plus à perdre que votre langue. Mais notre patron n'est pas un homme sans foi. Et si vous promettez d'arrêter de vilipender publiquement ses affaires, d'arrêter de prêcher dans ce sens, nous ne reviendrons pas vous rendre visite. »
Jeremiah regarda au loin, comme s'il lisait d'une page. « Mais si je dis que je ne mentionnerai plus sa parole ou que je ne parlerai plus en son nom, sa parole brûlera dans mon cœur comme un feu, comme une fournaise enfermée dans mes os. Je suis las de la contenir. Et je ne le peux plus. »
En guise de réaction aux mots qu'il venait de prononcer, il reçut un coup en plein visage, ce qui le fit tomber dans tête noue la tête la première. Mais le révérend ne désarmait pas. Il pouvait sentir la frénésie de sa foi brûler en lui, tel un brasier.
« Chaque fois que je parle, je pleure et je proclame la violence et la destruction ! » Le révérend criait à présent, et les voyous firent quelques pas en arrière. Son visage commençait à irradier une lumière des plus impies. Les voyous se regardaient nerveusement, ne sachant que faire.
« Que celui qui m'en empêche soit DETRUIT, à l'instar des cités antiques que le seigneur RENVERSA jadis sans une once de MISERICORDE. » Sur ces paroles, Jeremiah hurla furieusement et, tandis que la rage le prenait, son corps, consumé par le feu céleste, produisit dans un éclat soudain une onde de flammes sans qu'aucune allumette n'ait été craquée. Il courut vers le plus grand des hommes, embrasant ses vêtements et plantant les dents dans la chair de son cou, déchiquetant peau, muscles et graisse.
Les cris pouvaient être perçus à des kilomètres à la ronde.
Il s'agissait là d'un authentique miracle.
Extrait des recherches sur le sac à viande
Non daté
Franchement, je ne suis pas sûr de comprendre pourquoi ils font référence à cette chose comme à un sac à viande, outre son absence de tête. Sa meilleure description est un monstre humanoïde, bouffi et décapité. Un monstre qu'il est plus aisé de tuer à l'arme blanche qu'à l'arme à feu ; qui frappe fort, mais qui est bien trop adipeux pour subir le moindre dégât d'un coup de poing ou d'un objet contendant quel qu'il soit. Il semble avoir une relation symbiotique avec ses sangsues, bien qu'elles ne soient pas les créatures que vous pourriez imaginer. Les sangsues agissent comme les organes sensoriels du monstre, lui permettant de voir, de traquer sa proie et de l'affaiblir grâce à une morsure empoisonnée. Elles sont une extension maligne de la créature, des éclaireurs en quelque sorte.
Scognamiglio, ce fou, les appelaient des récolteurs d'âmes. Je ne parviens pas à voir pourquoi. Il les pensait vampiriques, se nourrissant du souffle vital plutôt que du sang. Il les imaginait rôdant la nuit dans les villes, moissonnant les âmes des petites gens. Mais lisez seulement un des premiers témoignages sur la créature, et vous comprendrez qu'il ne lui aurait pas été aussi aisé de pénétrer dans les habitations pour s'emparer silencieusement des esprits des résidents. Il n'a pas d'œil, pas de bouche pour se nourrir et peut à peine passer une porte. Laissant ses limaces dans son sillage, il ne représente en aucune façon une créature furtive.
Quoi qu'il en soit, je pense avoir trouvé des documents que Scognamiglio, ne se concentrant que sur l'aspect occulte, avait manqués et j'ai déniché une lettre de notre cher docteur Huff parmi des papiers de William Salter, quasiment perdus par l'incompétence de mes collègues, qui pourrait éclairer les origines de la bête.
Entrée de journal
Auteur : « W.S. » supposément William Salter
Page arrachée d'un journal manuscrit, 8,3"x 11"
Eté 95
J'ai pris autant de papiers de l'asile que je pouvais porter dans ma fuite. Je n'ai pas trop réfléchi à ce moment-là. Je voulais juste partir. Je ne supportais pas l'idée d'être à nouveau confiné là-dedans, malgré tout les bienfaits que j'ai pu en tirer.
Plusieurs jours, j'ai évité ces papiers. Ils me rappellent des choses désagréables. Des pensées sombres. Ma mise à l'isolement et les docteurs sadiques... Cependant, ce matin, j'ai senti mes forces revenir. Alors, en sirotant ma chicorée, j'ai commencé à examiner le tas de papiers. J'ai l'intention de découvrir ce qui se passe dans cette ville, et j'espérais qu'il pourrait y avoir mention de l'épidémie ou des spéculations médicales quant à ses origines. Je ne m'attendais pas à trouver ça.
Je ne sais plus que croire. Ce n'est pas une pandémie. Des créatures étranges errent dans les marais. Et des hommes, peut-être étrangers, les chassent. La naissance... mon Dieu. Je ne sais qu'en penser. L'idée même est incongrue. Ou elle devrait l'être aux yeux de tous. Mais j'ai vu la créature dont ils parlent de mes propres yeux, j'ai vu son énorme corps couvert de sangsues arpenter le rivage. Le... Je ne peux pas me résoudre à l'écrire... de Hannah Kinney, comme il est dit dans la lettre. Serait-ce la même chose? Je frémis rien que d'y penser.
Je dois m'appliquer dans mon travail et continuer à pratiquer et à m'entraîner. Si je peux trouver du travail n'importe où, ce sera parmi les hommes qui se consacrent à combattre ce fléau. Je dois me préparer au pire.
Honorés membres de l'American Hunters Association,
Je dois commencer par des excuses, car je suis obligé d'écrire à cause d'une situation très déplaisante. Cette lettre sera de peu de réconfort, mais nous pouvons encore éviter d'autres souffrances.
Vous avez peut-être déjà été informés de la mort de Mme Hannah Kinney et de la disparition de son mari, Jonathan Kinney, membre de l'AHA. Beaucoup de choses se sont passées à notre insu et à notre détriment. La perte des Kinney a porté un coup dur à notre moral, un coup dur lié aux nouvelles indications à propos d'une bête errant dans le bayou. Une carcasse géante enflée, supposément aveugle, vomissant des sangsues qui lui font office d'yeux. Ce que les classes inférieures ont pris soin d'affubler du nom de « sac à viande ». L'implication même des Kinney paraît inexplicable. Mais il est de mon devoir de l'établir.
Vous savez que pendant un certain temps, l'AHA n'autorisait pas l'initiation des femmes, bien qu'il soit peu probable que vous sachiez pourquoi nous avons été obligés de prendre une telle mesure. La décision a été prise à nos dépens, je peux vous l'assurer, car ce n'était pas un manque de compétences qui a empêché un groupe aussi conséquent de rejoindre nos rangs. Cependant, les circonstances horribles qui ont conduit à cette décision sont de la plus haute importance, et voilà pourquoi je vais partager cette histoire avec vous à présent, persuadé qu'elle nous aidera à surmonter ce difficile problème.
Mais prenez garde : vous trouverez peut-être ce que j'ai à dire écœurant.
Quand l'AHA a été fondée il y a de nombreuses années, il n'y avait que peu d'initiées féminines. Trois d'entre elles ont été initiées, et elles ont prospéré ainsi que tous ceux qui ont choisi de porter un tel fardeau. Cependant, après un certain temps, on a constaté que l'une de ces initiées portait un enfant. Bien que nous ne le sachions pas, cet état est extrêmement dangereuse pour une initiée, peut-être même plus que les créatures et les monstres auxquels nous sommes habitués à nous confronter dans notre travail.
Après les premiers mois de grossesse, la mère a commencé à montrer une puissance formidable, plus que ce que nous n'avions jamais vu de la part de n'importe quel chasseur. Nous avons attendu la naissance avec impatience. Vers la fin de sa grossesse, la mère a emménagé dans un logement de l'AHA, et un de nos médecins restait à ses côtés en permanence. Elle n'a pas survécu à la naissance. L'enfant - ou plutôt le démon, car le sang rituel dans ses veines a pris forme humaine grâce à la chair du fœtus - a tué douze chasseurs avant d'être abattu. Inutile de vous dire que la scène fut effroyable, car la créature avait acquis d'immenses pouvoirs par le corps et le souffle de sa mère. Avec cette épisode, nous avons pris pour la première fois conscience de possibilités horribles.
Cela m'amène au sort malheureux de la regrettée Mme Kinney et aux événements du mois dernier. Le mari de Mme Kinney était membre et, incapable de garder un secret vis-à-vis de son épouse, il lui a parlé de notre société et de son rôle dans celle-ci. Ensemble, ils ont effectué le rituel d'initiation. Elle fut la première femme chasseuse à être initiée en plusieurs décennies, allant jusqu'à se déguiser en homme pour ne pas être démasquée. Cependant, l'habileté considérable du couple pour la chasse n'a pas échappé à l'attention. Ensemble, ils nous ont débarrassés de plus terribles créatures que la plupart d'entre nous n'affrontera jamais. Mais à leur place, ils ont laissé quelque chose de pire encore.
Un ami proche de M. Kinney a pris conscience du secret du couple en novembre dernier, après une rencontre désespérée avec une entité de grande puissance. Il m'a décrit Mme Kinney dans une lettre comme suit :
« Je n'ai jamais vu de telles manifestations de puissance. Nous craignions qu'Hannah soit tuée, mais elle a détruit la horde entière, à elle seule, avec une colère, une fureur et une allégresse que je redoute de se nourrir mutuellement. J'ai exhorté Jonathan d'informer le Conseil de leur secret. Il a refusé; puis je ne l'ai plus jamais revu. »
Aucune femme humaine ne pourrait survivre à la naissance d'un tel enfant. Tandis que dans l'utérus il prodiguait à sa mère un pouvoir inimaginable, il n'a cherché qu'à dévorer sa génitrice après la naissance. Le Dr Henry a assisté à la naissance, qu'il m'a décrite personnellement ainsi :
« Ses yeux brillaient, et sa peau fumait. Un sourire semblait figé sur son visage, bien que ses gémissements et ses cris n'évoquent que la douleur. Alors même que la créature s'extirpait du corps de la mère, entourée de sangsues, éventrant et dévorant la chair de sa mère, l'être néfaste riait. Il riait ! Longtemps après que le pouls maternel eut cessé de battre, il riait. Je n'oublierai jamais ce son, aussi longtemps que je vivrai. Nous aurions dû brûler le corps. Nous aurions dû brûler tout le bâtiment. »
Ce qui est sorti du corps mutilé de Mme Kinney était déjà de la taille d'un enfant de 6 ou 7 ans. Pourtant il n'avait pas de tête et, à la place de celle-ci, une masse informe de sangsues grouillaient.
Le Dr Henry s'enfuit, mais avant de revenir avec un groupe de chasseurs armés : la créature et le corps de la mère avaient disparu. Je soupçonne que l'abomination ait dévoré le cadavre, bien que nous recroiserons peut-être le visage de Mme Kinney dans les tréfonds du marais ou dans le ventre de l'Araignée. Qui sait ?
L'ACA est à la croisée des chemins. Une transformation a débuté avec la mort de Mme Kinney, et nos actions actuelles détermineront le chemin que l'association et l'humanité seront forcées de suivre. Si seulement le couple avait pu utiliser le nouveau sérum au cours de son rite d'initiation. Comme vous le savez, les femmes sont les bienvenues dans nos rangs aujourd'hui, car le dernier sérum - celui-là même qui nous permet de marcher parmi les infectés et qui nous procure la vision occulte - empêche également la conception. Cette information n'aurait pas dû vous être cachée. Elle était à la fois contraire à l'éthique et peu judicieuse. Tant d'horreurs auraient pu être évitées.
Ces circonstances exigent une approche plus organisée que celle à laquelle nous sommes habitués. Cette créature doit être détruite, comme ses semblables. Armez-vous - j'ai commandé des armes spéciales et des munitions par l'entremise d'Henry Caldwell lui-même - et unissez-vous. Notre ennemi devient de plus en plus fort, et nous devons faire de même.
Avec respect et estime,
PHJ, directeur
Meutes
Extrait des recherches sur le cerbère
Non daté
D'abord les faits : les biens nommés « cerbères » sont des animaux (le plus souvent aperçus par meutes de 2 à 4 spécimens), agressifs et rapides. Ces molosses coopèrent pour venir à bout de leur proie, et bien qu'ils semblent dépourvus de défense, ils n'ont pas non plus de vulnérabilité marquée.
À présent je sais ce que j'ai dit par le passé, que je trouve certains aspects de cette affaire absurde. Cependant, je les crois. Sinon, je ne garderais pas ce journal. Mais le cerbère, omniprésent, presque banal dans les mythes et légendes, m'apparaît comme une des créatures plus probables d'être fiction plus que réalité. Les gens ont toujours eu peur des chiens, même lorsqu'ils ont commencé à les domestiquer et à les faire vivre à nos côtés. Ces spécimens étaient-ils vraiment surnaturels, comme cela a été rapporté ? Ou sont-ils juste des animaux de forêt extrêmement agressifs, rendus abjects lorsque l'épidémie s'est déclenchée et que la tendresse humaine s'est évanouie ?
Scognamiglio croyait que ce sont des dogues italiens, possédés par la corruption. D'autres sources les décrivent comme des << limiers morts-vivants ». Mais nous devons considérer la fiabilité de ses récits. Braggarts exagère. Les témoignages de chiens muselés indiquent qu'il s'agit d'une infection. Mais quant à la nature de son origine soit surnaturelle (corruption) soit scientifique (rage), je n'ai aucune certitude arrêtée, comme les sources à ce sujet sont, à mon avis, peu concluantes dans le meilleur des cas.
De Servus Diaboli
Auteur: Tamrat Scognamiglio
Les loups sont naturellement indigènes aux Amériques, autant que le chien domestique. Dans Historie de la Louisianed'Antoine-Simon Le Page du Pratz, est expliqué comment les indigènes Natchez utilisaient beaucoup de chiens domestiques, souvent comme bêtes de somme pour le transport de marchandises. Comme pour toute chose, il y a un passé plus sombre à découvrir. Le Page du Pratz rapporte le jour où il a entendu parler du massacre au Poste des Natchez. Après plus d'une décennie de coexistence pacifique, le commandant français avait réquisitionné des terres aux Natchez. En représailles, les Français ont été tués par les chiens sauvage.
Même si mon français n'est plus ce qu'il était et que ma capacité à traduire peut-être amoindrie par les années, il est clair qu'ici ces chiens déchaînés ont sauvagement massacré les colons. Je ne peux qu'imaginer ces bêtes de l'enfer s'abattant sur les pionniers. Dans le bayou doivent encore vivre les ancêtres de ces chiens ; du moins, c'est ce que racontent les récits de molosses infernaux errant en meutes dans les bois.
Cerbère me vient à l'esprit, le chien mythologique par quintessence des enfers. Dans un examen sommaire de ma bibliothèque, j'ai produit une liste trop longue pour être énumérée ici. En bref, la majorité des mythes éparpillés à travers le monde dépeignent les chiens comme des amis loyaux et aidant les hommes, à l'instar de ceux des Amérindiens.
Il faut donc faire la distinction entre ces histoires et la légende du cerbère, présage de mort, présente partout sur l'île d'Albion. Au nord de l'Angleterre, on parle des monstrueux Barghest et Gytrash. Sur la côte Est, du Black Shuck aux yeux ardents. Au sud, le Yeth Hound. Sur l'île de Man, le Moddey Dhoo. Au Pays de Galles, le Gwyllgi et le Cwn Annwn. Et la liste est encore longue. Pourquoi autant les îles britanniques ? Peut-être se cache dans la mentalité coloniale une terreur latente du serviteur se retournant contre son maître. Une peur dont l'Amérique a sûrement hérité.
Journal d'un auteur inconnu
Non daté
Cuir brun battu, 4,25"x 8,25"
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Beaucoup de gens chassent en équipe. Moi pas. En partie parce que je ne fais simplement pas confiance aux autres. Je ne peux pas. Plus après ça. Enfin, peu importe.
Je n'ai pas besoin d'un partenaire. Je n'en ai jamais eu besoin. J'ai essayé. Ça n'a pas marché. Ça n'a pas duré.
Maintenant, j'ai Bunny. Bunny est un dogue italien avec des oreilles gigantesques. On pourrait penser que nommer un chien Bunny soit insultant, mais Bunny n'est pas offensé. Bunny et moi, nous avons un accord. La vie est trop courte. Pas besoin de tout prendre au sérieux. Quand l'enfer se déchaîne, c'est généralement parce que trop de gens agissent trop sérieusement. Je n'aime pas les gens sérieux. Rire, c'est rester en vie. C'est dur de faire des blagues dans le noir, mais Bunny aide. Bunny ne me quittera jamais.
Bunny sait que je ne le prends pas pour un lapin. C'est juste ma façon de me moquer de lui. En retour, il aime me réveiller en me mordant l'oreille.
C'est toujours l'oreille gauche. Je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pas s'il a une raison. Bunny est une créature qui a ses habitudes. Alors peut-être que c'est l'oreille gauche seulement parce que ça a toujours été l'oreille gauche. L'oreille gauche fait parfaitement l'affaire. Bunny est malin. Il ne jouerait pas avec quelque chose qui ne ferait pas l'affaire.
Je suis peut-être un peu sentimental. Notre relation est probablement purement professionnelle. Ce n'est jamais une bonne idée de donner trop de confiance. Les amis finissent par se trahir. Parfois, le trophée se révèle être un tas d'os secs. Maintenant, qui est le plus sérieux?
Journal d'un auteur inconnu
Non daté
Cuir brun battu, 4,25"x 8,25"
2/3
Bunny n'est plus là.
Il ne m'a jamais quitté depuis qu'il était chiot, et maintenant Bunny est parti.
Il n'est pas stupide. Il sait qui le nourrit. Il ne partirait pas volontairement. Avant, j'aurais pensé qu'un alligator l'avait eu. Ca arrive tout le temps. Mais les marais sont silencieux. Il n'y a plus d'alligators.
Je vais mettre des affiches. Demandez aux gens. Peut-être a-t-il a trouvé une meute. Peut-être qu'on l'a emmené. J'ai horreur de penser que je ne saurais jamais. J'ai horreur de penser à chasser sans lui. J'ai horreur de penser à quoique ce soit sans lui. Ce bon vieux chien.
Ce que je n'aime pas, c'est l'indécision. Je veux un but, de la clarté, de la décision et de l'action. Bunny ne s'est jamais arrêté pour réfléchir. Bunny agissait toujours par instinct. Nous pourrions tous apprendre quelque chose de Bunny. Mon bon vieux chien. Il me manque. Je n'ai pas honte de le dire.
Maintenant je sais que j'ai dit que je ne fais pas confiance, mais j'ai réalisé ce matin que ce n'est pas vrai. J'ai confiance en mon six coups. Il n'y a rien qu'un tir bien placé ne puisse pas tomber. Je pourrais tirer sur les ailes d'une mouche s'il le fallait.
Je pourrais tirer sur les souvenirs d'un pauvre vieil homme qui a perdu son chien.
Extraits de presse du New Orleans True Crescent.
Auteurs: inconnus
Coupures de journaux, tailles variables
26 décembre 1891
LA CÉLÈBRE FOLLE PIERRE. La renommée de la folle pierre, détenue par J.J. Anderson de la Nouvelle-Orléans, s'est répandue à l'étranger. Il y a environ un an, un homme de couleur a été terriblement lacéré par les crocs d'un chien fou dans le Mississippi. Il a été soigné avec succès et, depuis, quelque sept ou huit personnes ont appliqué la folle pierre. Une autre victime, T. Parton, a voyagé de Memphis, Tennessee, pour tester la folle pierre. Appliquée, elle continue d'absorber le virus pendant deux heures avant de refuser d'adhérer plus longtemps.
16 juillet 1892
CHIENS SAUVAGES DANS LE SUD. Dans le pays du bayou, décrit par la plupart comme un désert de forêt, de terres humides et de broussailles, une race de chiens sauvages s'est établie. Leur nombre augmente rapidement, on craint que ces animaux deviennent gênants. Lorsque le chemin de fer du Pacifique sud était en construction, les camps d'ouvriers étaient souvent déplacés, et les chiens abandonnés. Comme les loups et les renards, ils ont trouvé des moyens de subvenir à leurs besoins.
13 mars 1894
SOINS CANIN VITAL. En cas d'infection par la rage, les signes apparaissent en six à dix jours. Le sujet sera agité, impatient, se levant souvent avant de s'allonger de nouveau, et constamment en train de lécher ou de gratter une partie particulière de son anatomie. Il sera irritable et enclin à charger d'autres animaux, et il craquera parfois. Il s'efforcera vainement de se débarrasser d'un écoulement de mucus épais et fibreux de sa bouche et de sa gorge. S'il le peut, il s'éloignera probablement de la maison. Les chiens féroces peuvent attaquer tout être vivant en le
voyant.
29 janvier 1895
LACHE DE CHIENS. Eliza P. H. Nicholson a publié dans son journal, notre rival amical, un article sur une question importante concernant son refuge de la SPCA, quelques cinq miles au sud de la Nouvelle-Orléans. On y a sauvé beaucoup de pauvres chiens et de chevaux, qui ont connu la cruauté. Dimanche dernier, un employé sans scrupules, hystérique et moqueur, a été appréhendé après avoir ouvert les portes de la grange. Alors que la justice sera rapidement rendue, on estime qu'une centaine de chiens et de chevaux se sont échappés.
Journal d'un auteur inconnu
Non daté
Cuir brun battu, 4,25"x 8,25"
3/3
J'espérais que Bunny reviendrait vers moi, mais pas comme ça. Je suis incapable de dire depuis combien de temps il était mort. Le corps était déjà raide comme une planche. C'était terrible de le voir ainsi, et la façon dont il a été griffé de toute part,.. il semblait avoir livré plusieurs combats. Des morsures et des coupures partout. Mais connaissant mon Bunny, ceux contre qui il s'est battu doivent être dans un pire état.
L'homme qui m'a apporté le corps a dit qu'il soupçonnait la rage. Il avait lu quelque chose à ce sujet dans le journal. Il a dit que Bunny avait attaqué son retriever, qu'il ressemblait déjà à un bouc surgi des enfers avec tout ce mucus épais dégoulinant de la bouche, à l'image que les enragés sont censés avoir. Il avait mordu le retriever férocement. Puis il a dit qu'il en était profondément désolé, mais il avait dû tirer sur mon Bunny. Il avait des enfants, a-t-il expliqué. Du bétail aussi. Il a dit ces mots et, avant même que je puisse le réaliser, j'ai plaqué mon couteau sur sa gorge, prêt à le tuer à mon tour, de mes mains nues s'il le fallait. Ayant presque moi-même la bave aux lèvres.
Je me suis calmé. Je n'ai pas tué l'homme, et il m'a acheté une bouteille en guise d'excuses. Ça ne semble pas pouvoir étancher ma soif et ma gorge me fait mal en plus. Mais c'est probablement à cause du deuil. Je ne supporte plus de rester assis et de regarder le foyer. J'ai cru voir un chien se précipiter sur le brasier, j'ai dégainé et tiré. J'ai tiré dans le vide, il n'y avait pas de chien.
Extraits des recherches sur les Démons fangeux
Non daté
Mes soupçons initiaux sur l'origine des démons fangeux ont été entièrement réfutés par mes dernières recherches. Je les pensais liés à certaines espèces d'anguilles. Même des couleuvres ou des poissons-lunes m'auraient paru logiques. C'est ce que je pensais. Mais laissez-moi vous présenter la créature tels que les chasseurs l'ont croisée.
Bien que l'on puisse les prendre pour une espèce de créature à tentacules, les démons fangeux sont des agglomérats de petits animaux aquatiques. Ils semblent sentir la présence de tout ce qui pénétrent dans leur habitat aquatique. Ils sont vifs et obstinés. Du fait de leur nature composite, ils sont difficiles à tuer, et le meilleur moyen de leur échapper reste de courir vers la rive.
Pendant longtemps, les eaux du bayou ont été silencieuses. La vie sauvage habituelle avait fui ou disparu. Il était probable que ces créatures aient dévoré tout ce qui n'était pas assez rapide pour leur échapper, bien que plusieurs populations d'alligators aient survécu à cette infestation.
Collins et Scognamiglio semblent s'accorder sur ce point, tout
comme au sujet de l'apparence de ces créatures, même si celle-ci me paraît quelque peu extravagante. Rien d'étonnant, si l'on considère que notre principale source vivante au sujet de leur physionomie est la version rapportée d'une fable.
La logique, ou du moins la logique supposée, à laquelle obéissent l'anatomie et le comportement de ses créatures paraît étrange, bancale. Les démons fangeux semblent étrangers à ce monde, comme issus d'une expérience qui aurait mal tourné. J'ai du mal à comprendre le but qu'ils remplissent pour le grand organisme, et j'imagine qu'un monstrueux alligator affamé, par exemple, capable de se mouvoir autant sur terre que dans l'eau, s'acquitterait bien plus efficacement de cette tâche.
Lettre concernant le démon fangeux
Auteur: Hayden Collins
Non daté
Manuscrit, 8,5"x 11"
Très cher Xavier,
J'espère que cette lettre te parvienne. J'ai été très attristé par le fait que tu n'aies pu, après tout, venir à la Nouvelle-Orléans, mais je comprends que les affaires passent en premier. Nous devons tous manger, surtout toi, grande brute. Mais, trêve de plaisanteries grossières, je respecte beaucoup ce que tu essayes d'accomplir.
Merci d'avoir pris le temps de lire mes derniers écrits. Cela m'a fait chaud au cœur de recevoir un retour positif de ta part. Malheureusement, je n'arrive toujours pas à trouver une âme charitable désireuse de me publier. Les gens ne croient tout simplement pas que ce que je décris puisse arriver à deux jeunes femmes. Il me semble que de telles personnes trahissent ainsi une méconnaissance totale du sexe prétendument « faible ». Te souviens-tu de la lettre de refus de ce maudit Tousey ? Il y en a eu bien d'autres encore. Je commence à penser que je vais devoir réécrire cette histoire après tout. Bien que pour l'instant je ne me sente pas à la hauteur de la tâche. J'éprouve un certain devoir vis-à-vis de la véracité de mon témoignage. Aussi, pour l'instant, je vais laisser le manuscrit reposer dans le tiroir de mon bureau.
Mais je n'ai pas cessé de travailler et tu trouveras ci-jointe une copie des premiers travaux publiés ! Pour l'instant en tout cas, j'aurais de quoi subsister. L'occasion s'est présentée tout naturellement à moi - ou devrais-je dire, il s'est présenté à moi - lors d'une soirée passée chez Finn. Et je t'entends par avance : non, je n'ai pas abandonné mes vices. Mon attention a été attirée par cet homme à cause de son visage, amoché presque au-delà du raisonnable. Je suis resté à ses côtés jusqu'à l'aube en écoutant ce qu'il avait à dire. Il était aussi désireux de raconter l'histoire que j'étais curieux de l'entendre, et je me suis assuré que Sal veille à ce que nos verres soient bien remplis. Tu ne le croiras peut-être pas, mais je reste convaincu de l'histoire qu'il a racontée au sujet d'une << bête aux tentacules du marais », bien que les cicatrices sur son visage en constituent la seule preuve. Les contes étranges foisonnent dans cette ville. Je ne regrette pas le déménagement, même si tu me manques beaucoup. Ces rues offrent assez d'inspiration pour écrire mille romans. Tu n'en croirais pas tes oreilles. Dis-moi ce que tu en penses.
Ton frère,
Hayden
Feuilleton publié dans le New Orleans True Crescent
Auteur: Hayden Collins
Date: 4 mai 1910
1/4
Il n'est peut-être pas un héros, mais il a combattu le diable dans les marais de Louisiane, et il a gagné. Mais à quel prix ? Découvrez le cette semaine dans...
LE DIABLE QUE VOUS CONNAISSEZ, ÉPISODE 1
Un feuilleton hebdomadaire de H. Collins
Son visage était marqué et dépigmenté, presque totalement défiguré. C'était un homme libre, un homme noir, autrefois esclave, mais qui ne le serait plus jamais. Il s'était armé et se battrait bec et ongles, il tuerait et mourrait plutôt que de se résigner à subir de nouveau de telles conditions de vie.
Son nom était Jonas, et il aimait sa Winfield comme tant d'autres avant lui. Avec son arme en main, il se sentait aussi puissant qu'un régiment tout entier. Si vous parveniez à apercevoir ces mains à l'une des rares occasions où il retirait ses gants en cuir de veau, vous auriez vu qu'elles étaient aussi douces et lisses qu'une tasse de porcelaine. Jadis, il devait en avoir été de même de son visage. Mais tous ceux qui n'avaient jamais vu ses traits sans cicatrices ou ses mains sans gants étaient morts, la plupart de sa main, à l'exception de la maîtresse qu'il avait perdue et pleurée et en mémoire de laquelle il se battait encore.
Les deux hommes s'étaient associés pour la Chasse, Jonas et un homme appelé Gator, initiés par un vieux pasteur qui les croyait trop désespérés pour faire tout autre travail. Il faut le noter, car tous deux se sentaient poussés à vagabonder, à chasser et à se battre. Tous deux évitaient les lieux intérieurs, se sentant plus dans leur milieu avec un fusil sur le dos et les étoiles au-dessus d'eux, ignorant que leur nom s'inscrirait dans le destin.
Bien que le prêcheur qui les avait initiés n'ait jamais réussi à les convertir, Jonas et Gator allaient rencontrer le Diable dans les profondeurs du bayou de Stillwater, et seul l'un d'entre eux en sortirait vivant pour le regretter.
Feuilleton publié dans le New Orleans True Crescent
Auteur: Hayden Collins
Date: 11 mai 1910
2/4
Il n'est peut-être pas un héros, mais il a combattu le diable dans les marais de Louisiane, et il a gagné. Mais à quel prix ? Découvrez le cette semaine dans...
LE DIABLE QUE VOUS CONNAISSEZ, ÉPISODE 2
Un feuilleton hebdomadaire de H. Collins
« Bouge toi le croupion, Beefrat, on n'a pas la vie devant nous. »
Ils marchaient depuis des heures et n'avaient toujours pas trouvé la prime pour laquelle ils avaient été engagés.
« On tourne en rond Harpo, il n'y a pas moyen de le contourner. Con-tour-ner. T'as compris? Je suis un poète, moi. »
« Toi, poète ? Tu serais mort de faim. Même comme comédien. »
« Eh bien, c'est en chasseur que je vais mourir de faim, tu vois... »
« Ce sont des temps funestes quand la vision ne peut plus nous guider. »
Ces chasseurs disposaient de pouvoirs qui les guidaient vers leurs proies, les rumeurs étaient fondées. Un petit mouvement des mains accompagné d'une courte incantation chuchotée, et le monde devenait brumeux, leurs cibles une gerbe d'étincelles bleu vif, uniquement visible pour ceux qui avaient subi l'initiation.
Mais ce jour-là, quand ils utilisèrent la vision, le paysage était sombre et vide; ils étaient incapables de suivre la piste de leur proie et commençaient à sentir un malaise fondre sur eux. Les marais étaient silencieux et, bien que les gémissements et les cris lointains d'une ruche aient ponctué la journée, comme c'était toujours le cas à présent, il n'y avait nul cri humain ni de coups de feu. Ils se croyaient seuls.
Ils avaient tort.
Feuilleton publié dans le New Orleans True Crescent
Auteur: Hayden Collins
Date: 18 mai 1910
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Il n'est peut-être pas un héros, mais il a combattu le diable dans les marais de Louisiane, et il a gagné. Mais à quel prix ? Découvrez le cette semaine dans...
LE DIABLE QUE VOUS CONNAISSEZ, ÉPISODE 3
Un feuilleton hebdomadaire de H. Collins
Harpo et Beefrat se reposaient sur le rivage, se tenant leur ventre à deux mains.
« C'est peut-être la grippe, Harpo, qui nous a finalement rattrapés. Je ne me sens pas dans mon assiette depuis que nous avons mangé ce matin. La peste soit de cette bidoche ! » Quelque part sous les couches de saleté qui s'agglutinaient, son visage avait un teint d'une pâleur blafarde, une moustache et une barbe brune paille encadraient sa bouche. L'autre ressemblait à peu près au même portrait, bien que sa barbe fût plus longue et colorée de reflets roux.
« Mes entrailles gargouillent affreusement. Et rien qu'à voir… » Il s'interrompit avant de finir d'exprimer sa pensée, mais ce qu'il voulait dire était clair : c'était un mauvais présage. Il jeta un regard sur ses mains crispées, sous lesquelles plusieurs bosses étranges ondulaient. « Merde, je crains le pire. »
La viande qu'ils avaient mangée était pourrie et regorgeait d'asticots, mais ils en avaient tous deux avalé. Ils avaient bu l'argent de leur dernière prime en une seule nuit et n'avaient plus le moindre cent pour se procurer des fruits frais ou du pain. Cette prime aurait pu leur remplir l'estomac avec un menu bien plus sain.
Pendant ce temps, dans les fourrés, Jonas et Gator les observaient.
Ils traquaient la même proie que Beefrat et Harpo et avaient bien l'intention d'éliminer la concurrence, avant de piller les armes qu'ils pourraient sur les cadavres des deux aspirants à la prime. Mais désormais les deux hommes sur le rivage agissaient bizarrement et, après avoir enlevé leurs chapeaux et leurs manteaux, ils gémissaient et se grattaient le visage et les bras.
Il était plus sûr de tirer en restant à bonne distance.
Et de viser juste.
Feuilleton publié dans le New Orleans True Crescent
Auteur: Hayden Collins
Date: 25 mai 1910
4/4
Il n'est peut-être pas un héros, mais il a combattu le diable dans les marais de Louisiane - et il a gagné. Mais à quel prix ? Découvrez-le cette semaine dans...
LE DIABLE QUE VOUS CONNAISSEZ, ÉPISODE 4
Un feuilleton hebdomadaire de H. Collins
Avec son couteau, Jonas pratiqua une incision sur toute la longueur du corps de Harpo, du gosier jusqu'au bassin, s'attendant à ce que les organes se répandent et que la puanteur de la pourriture et de la mort se fasse sentir. Il avait l'intention de prendre le cœur. Au lieu de cela, un flot ignoble de vers blancs, gras et grouilants, se déversa de la chair du cadavre.
Les parasites avaient déjà dévoré les organes - certains avaient encore du sang sur leur orifice buccal, s'ouvrant et se fermant dans le vide, mus par un instinct vorace de chair humaine.
Jonas fit un bond en arrière, prit son fusil et commença à tirer sans rien toucher. En se tortillant, les créatures d'un orange rougeâtre, à présent qu'elles avaient été libérées de la carcasse de l'homme, serpentèrent dans la boue jusqu'à se glisser dans les eaux sombres du bayou.
Au premier coup de feu, le partenaire du défunt, Beefrat, avait fui en courant vers un bâtiment de l'autre côté de l'étang. Il s'y était arrêté et avait commencé à se convulser. Des vers blancs étaient sortis de sa bouche, de ses oreilles et des orbites béantes auxquelles ses globes oculaires complètement dévorés avaient fait place. Son corps, Une fois déserté par ces abjectes créatures, son corps s'effondra dans l'eau.
Jonas et Gator se tenaient sur le rivage, aux aguets mais prêts à courir. L'eau bouillonnait, les vers se ruaient sur le cadavre pour se repaître des restes de la dépouille.
Resteraient-ils combattre ou laisseraient-ils ces créatures achever leur odieux festin avant de les laisser partir? Leurs regards se croisèrent et, après un hochement de tête, ils s'élancèrent à travers les flots du marais.
Non classé
Attention à l'ours ! Lâché dans l'enceinte du Murder Circus, il est une monstruosité qui ne manquera pas de ravir et de démembrer.